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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

CHAPITRE I :  TRAVAIL - EN TERRE MÉCONNUE

Je m’appelle Tchilalo, à 25 ans j’habite la concession paternelle à Degol-kopé du côté d’Anié. Je suis la maman ratée d’un bébé mort-né. L’amoureuse déchue d’un amour impossible entre un jeune Kotokoli et moi, la Kabyè. Avec lui, nous avons vécu une idylle passionnelle à la Roméo et Juliette. Nous tirions des plans sur la comète et avions l’impression de vivre dans un rêve. Nos parents, d’un côté comme de l’autre, se sont opposés énergiquement à notre histoire d’amour. Mon père me prédestinait à un mariage arrangé avec un vaillant paysan Kabyè qu’il aurait au préalable adoubé. Pour caricaturer, il voulait m’offrir à un mari taillé sur mesure pour une vie de misère au crochet de terres agricoles acides. J’ai préféré obéir à mes sentiments, vivre une folie amoureuse, quitte à subir l’ire de mes parents. En me mettant à dos mes parents, je savais que je jouais mon avenir à quitte ou double, parce j’avais tout à perdre et peu à gagner. À ce jeu dangereux, j’ai finalement tout perdu. Les sirènes de la tradition ont triomphé de l’accordéon de notre amour d’adolescents. Aujourd’hui, je me retrouve sans rien : ni le fruit de mon amour interdit, ni l’objet de ma passion. Mon Roméo m’a lâchement abandonnée à mon sort suite à la perte du bébé et à la survenue de la fistule obstétricale.

Fille de famille polygame et nombreuse, et première épouse, ma mère a eu cinq enfants dont un seul garçon et ma belle-mère cinq autres tous morts par la suite. Ma scolarité primaire s’est vue arrêtée au CE1; je n’ai pas pu faire mieux du fait de ma marâtre. Après la séparation de mes parents, je me suis retrouvée à la merci de ma belle-mère. Elle avait réussi à évincer ma mère en l’accusant d’être une ‘’mangeuse d’enfants’’ d’autrui. Ostracisée, ma mère fut renvoyée dans la région de la Kara. La méchante belle-mère me contraignait alors aux tâches ménagères au détriment de ma scolarité. Je ne puis reprendre des études normales que des années plus tard après le retour de ma mère au foyer. En classe, j’étais la risée des autres élèves qui se moquaient de mon âge trop élevé pour mon niveau. Je dus renoncer à y aller peu de temps après. J’avais simplement passé l’âge et la puberté sonnait déjà à ma porte. Les enseignants me faisaient des avances et face à mes refus, je devenais le souffre-douleur de la classe.

En 2009, je partis vivre en concubinage avec un Kotokoli contre l’avis de mes parents. Mon cœur s’était alors épris d’un amour profond pour lui depuis peu. Il était beau avec des yeux d’un brun éclatant. Il était gentil avec moi. La dégénérescence du tissu familial a facilité ma décision de quitter le cocon. Ma vie à la maison était zébrée de petits traits de bonheurs et des grasses rayures de malheurs. Un cimetière de colère nous séparait de notre belle-mère. L’ambiance était délétère, elle vomissait notre mère et nous, les enfants de la mangeuse de ses enfants à elle. Plus d’une fois, elle a avoué son désir d’homicide sur nous pour rendre justice aux siens. Quand mon amoureux me proposa de m’installer avec lui, je n’ai pas beaucoup hésité. J’ai tout de suite dit oui ! Nous vécûmes de longues semaines un rêve éveillé de bonheur absolu avant le réveil brutal. Le cauchemar de mes mille nuits commença avec ma grossesse. Les parents du garçon virent d’un mauvais œil cette grossesse qui froissait tous leurs principes. Ils ne cachaient pas leur dégoût pour une grossesse hors mariage qui choquait leur conviction religieuse et une union contre nature entre un Kotokoli et une Kabyè.

Dès le cinquième mois, j’avais un ventre gonflé comme un ballon de baudruche. Plus le volume de mon ventre augmentait, plus la complicité avec mon compagnon s’effritait. L’accouchement quelques semaines plus tard avec des accoucheuses traditionnelles tourna au fiasco. Le souffle de vie finit par abandonner le petit être fragile qui essayait de venir au monde. Le bébé mourut durant le travail et je fus transférée d’urgence au dispensaire de Kolokopé. Le médecin me fit une injection d’antibiotique et me prescrivit des médicaments avant de me renvoyer au village avec un début d’incontinence. Peu de temps après mon retour au village, mon couple s’effondra sous les coups de boutoir de ma belle-famille. Leur alibi était tout trouvé pour m’évincer : je souffrais de la maladie de l’urine qui coule, une maladie honteuse… Mon compagnon fut parfois même mon délateur et le colporteur des pires ragots sur ma maladie dans le village. Je dus me résoudre, pour mettre un terme aux railleries, à le quitter pour rejoindre la maison de mon paternel. Il était devenu méconnaissable, empli de méchanceté et d’indifférence à mon égard. Visiblement, j’avais tout faux sur toute la ligne, il n’était pas l’amour de ma vie.

Une larme évaporée sur une joue brûlante de fièvre, un pardon appuyé et mon père m’accueillit à bras ouverts. Les parents sont toujours prompts à pardonner, à tirer un trait sur les erreurs de leurs enfants. Même de retour parmi les miens, je ne pouvais m’empêcher de me morfondre dans un profond chagrin. J’aurais dû me douter que les amours impossibles se terminaient en drames effroyables.

Je me noyai alors dans un océan d’amertume dérivant sur un esquif de désarroi. Des mots assassins, des regards sournois qui me liquéfient sur place ne cessèrent point. Des saisons de mépris succédèrent aux moissons de dédain. À coup de « Tu pues l’urine » et de « tiens-toi loin de moi » les gens me refoulaient, me renvoyaient sans cesse à ma singularité maladive. Autant les copines que les voisines s’y adonnaient à cœur joie. Il y a un arrière-fond de cruauté gratuite dans chacun de nous. Dès qu’il trouve un débouché, il se déverse en torrent d’insultes, de railleries et de petitesses. Dans un intervalle de quelques mois, je suis passée de l’écume des orgasmes aux larmes de mes tourments intérieurs. Peu à peu des pensées suicidaires effacèrent les moindres souvenirs heureux de mon amour définitivement perdu. Cependant, l’instinct de vie est toujours plus fort que la pulsion de mort. Mon penchant suicidaire ne dépassa pas l’étape de projet vague tissé autour d’une corde mal ficelée. Il se noua dans mon être une vulnérabilité maladivement dépressive. N’eut été la présence de mes parents, elle m’aurait emportée.

Mon père entreprit dès mon retour en famille de me faire soigner. Il investit beaucoup d’argent sans grand succès. Nous fîmes le tour de tous les charlatans et marabouts des contrées avoisinantes pour peu qu’ils voulaient bien nous proposer une tisane ou des décoctions miraculeuses. Pourvu qu’ils promettent de mettre fin à cette fâcheuse impression d’impuissance à contrôler mon corps, mon père était prêt à payer le prix. Ni les plantes, ni les coqs sacrifiés sur l’autel de je-ne-sais-quel fétiche ne réussirent à ralentir ou stopper l’incontinence, juste à enrichir des marchands de remède peu scrupuleux. Aussi, pensais-je que c’était une punition des dieux pour avoir désobéi à mon père. Au fur et à mesure des échecs, il m’apparaissait évident que je ne m’en sortirais point, que je méritais peut-être ma punition. Les mannes de mes ancêtres, pour punir mon affront, avaient pris mon bébé et m’avaient condamnée à cette infirmité. Et rien ne pouvait changer ça.

Une voix nasillarde grisonnait dans la vieille radio de mon père. Elle annonçait dans un kabyè sans accent une information cruciale. Une mission de prise en charge était en planification à Sokodé pour opérer des femmes souffrant de la fistule. Il est recommandé à toutes les femmes atteintes d’incontinence chronique de s’y inscrire. Pour ce faire, il fallait se rendre à l’Hôpital d’Anié, puis Atakpamé pour subir un diagnostic. Mon père, qui désespérait de me faire soigner grâce à la bonne vieille médecine traditionnelle demanda à ma mère de m’y accompagner le surlendemain. Le diagnostic confirma la fistule et la machine de prise en charge se mit en branle. Il ne me restait plus qu’à attendre quelques semaines avant l’opération qui devait se dérouler à Sokodé.

Je suis venue à Sokodé avec la bénédiction de mon père accompagnée par ma mère. Quelques jours plus tard, je suis sortie du bloc opératoire, requinquée et suturée. L’opération a recousue mon amour-propre en lambeaux et traînée dans la boue durant cinq longues années. Le retrait de la sonde trois semaines plus tard s’est bien déroulé : l’opération est une réussite. La fistule, aujourd’hui est un mauvais souvenir que j’ai hâte d’oublier. Je suis redevenue maîtresse de ma vessie. À présent j’entreprends un chantier encore plus colossal, celui de ma reconstruction. J’aimerais que ce soit aussi simple que de simples additions et soustractions d’un tel ou de tel autre. À l’avenir, je saurais faire le tri dans mes fréquentations et choisirai plus précautionneusement les chemins à suivre pour ne pas retomber dans les mêmes travers. J’ai pardonné à tous sans exception. Sans rancune. D’abord à mon ex-compagnon ; il m’a insultée et souillée, mais je lui pardonne. En revanche, notre idylle est bel et bien terminée. De toute façon, l’urgence n’est pas à trouver un nouvel homme dans ma vie. Le prochain devra se montrer plus que convainquant pour avoir mon cœur. Et pour ce qui est de ravoir des enfants, je ne désespère pas. Seul l’avenir le décidera.

Je rentre au village le cœur léger, optimiste et sans réserve. J’ai une nouvelle chance, je ne voudrais pas la gaspiller à me pourrir la vie avec une vengeance ridicule. Je veux revivre et profiter de chaque instant à fond.