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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

CHAPITRE I :  TRAVAIL - LES VOIX INPENETRABLES…

J’ai 25 ans et je m’appelle Kéké. Je viens de Glito, un petit village situé à l’est de la ville d’Atakpamé. Mes parents y vivent aussi et me sont d’un très grand soutien. C’est d’ailleurs ma mère qui m’a accompagnée à Sokodé avec la bénédiction de mon mari. J’aime beaucoup mon mari et il me le rend relativement bien. Ce n’est pas le meilleur mari du monde, mais ce n’est pas non plus le pire. Il sait être patient, attentionné et compréhensif avec moi. J’ai toujours gravité autour d’un noyau familial solide et aimant.

Une enfance des plus classiques. Elle fut essentiellement champêtre, passée à travailler dans les champs d’arachide, de maïs du matin au soir. L’agriculture ne m’a cependant pas épargnée la corvée des tâches ménagères. Tous les chemins me menaient à l’époque aux champs de toute façon. La seule école primaire de la zone étant située à Atséné. C’était la seule dans un rayon de dix kilomètres à la ronde. Je ne pouvais pas me taper les vingt kilomètres de distance pour l’aller-retour. Mon plus grand regret dans la vie, c’est de n’avoir pas pu aller à l’école. Si j’avais pu le faire, j’aurais souhaité devenir infirmière pour soigner les fermiers dans un de nos dispensaires de campagne.

Aux premiers tintements de cloches de la puberté, je fus foudroyée du premier regard par un jeune paysan du coin. Le coup de foudre va se solder par un mariage dans les deux mois. Nous ne tarderons pas à devenir parents. Du haut de mes seize ans, je m’efforçai d’être la meilleure mère possible. Mon mari quant à lui, était un bon père, un mari aimant et tendre. Il avait tout pour lui, tout pour faire chavirer le cœur de ne n’importe quelle fille du village. Mon mari, contrairement aux autres mâles de son âge, a eu la chance de fréquenter l’école parce qu’à l’époque, son père lui avait offert un vélo. Grâce à ce vélo, il pouvait aisément rallier l’école primaire d’Atséné. C’est le drame des femmes ça, jamais un père de mon village n’a acheté de vélo à sa fille pour la sortir de l’obscurantisme. Tout est fait à dessein, dans le but de s’assurer que les filles n’échappent pas à leur destin de paysanne au foyer.

Durant l’accouchement interminable de mon troisième enfant au dispensaire du village, les choses se compliquèrent. La routine se transforma en cauchemar. Au bout de 48h de travail infructueux, je fus évacuée par taxi-brousse vers Atakpamé. Opérée dans l’urgence, les médecins du CHR ne parvinrent pas à sauver mon bébé. Je passai un mois d’hospitalisation au CHR d’Atakpamé pour me remettre de la perte du bébé et des séquelles de l’intervention. À mon retour à Glitto, les railleries de ma coépouse commencèrent dans l’indifférence de mon mari. Il ne me fut d’aucun recours, préférant rester sourd-muet à mes plaintes. Il n’avait d’yeux que pour la petite jeune de teint clair qu’il avait épousée deux ans plutôt. Il n’osait pas me répudier mais il m’ignorait royalement et ne partageait plus mon lit. Nous vivions une séparation de corps de fait. Ce qui ne me gênait pas plus que ça, puisque je n’avais vraiment pas la tête à jouer la jalouse effarouchée, mais plutôt à guérir de cette terrible maladie. Malgré mes supplications, mon mari se refusait à m’emmener en ville voir un spécialiste. Cela avait le don de m’écœurer. Une fois, il m’avoua qu’il continue à supporter ma présence dans le foyer à cause des enfants. Le message était alors clair : j’étais devenue «persona non grata » dans mon propre foyer. Ma coépouse avait une influence de plus en plus grande sur notre époux. Elle le menait par le bout de la baguette et il lui obéissait au doigt et à l’œil. J’ai par la suite acquis la conviction qu’elle n’était pas étrangère à la décision de non-assistance décrétée par mon mari à mon encontre. Je me rendis cependant au dispensaire de Djougbé où le médecin m’expliqua que soigner la maladie dont je souffrais n’était pas dans ses cordes. Il me recommanda de me rendre au CHR d’Atakpamé afin de consulter un « urologue ». Le nœud gordien était loin d’être tranché ! Il me fallait pour entreprendre un tel voyage avoir l’autorisation de mon mari, l’argent pour la consultation et les traitements éventuels. Ce qui était loin d’être acquis !

Contre les quolibets et poncifs sur cette maladie méconnue et inexplicable, les Evangiles m’ont servi de talisman. Je me suis réfugiée dans les saintes écritures contre l’incontinence de critiques et de moqueries. Sur l’autel de l’église, je priais et pleurais sur mon sort tous les jours. Parfois, en pleine messe, pour éviter de polluer l’atmosphère, je m’échappais de l’édifice pour me réfugier chez une de mes belles-sœurs. Elle habitait non loin du temple, j’y allais pour me refaire une toilette intime et changer de couches ou de pagnes avant de retourner chercher pénitence devant mon Seigneur. Il ne me restait que le Seigneur pour me sauver des griffes de cette maladie sans nom. Une maladie déshumanisante qui m’avait fait perdre mon mari. Derrière le cordon sanitaire dont m’affublait la maladie, il y avait mes parents. Ils étaient un refuge pour moi, une source apaisante de compassion et d’amour inépuisable. Malgré leur soutien, mes parents n’avaient pas non plus les moyens de me payer une consultation à Atakpamé.

Un soir, l’assistant médical de l’hôpital de Djougbé appela mon époux pour lui conseiller de m’inscrire sur la liste d’une ONG (Odjougbo) qui aidait à faire réparer les femmes souffrant d’incontinence chronique. Le surlendemain, mon mari me donna enfin l’autorisation de me rendre à Djougbé rejoindre les membres de l’ONG basée à Atakpamé qui allait me conduire au CHR de la ville. Par la suite, le docteur Clocuh confirma le diagnostic et m’expliqua le protocole de l’opération chirurgicale ainsi que le chronogramme des prochaines étapes à venir. Quelques semaines plus tard, une date fut communiquée à mon mari. Quand le moment fut venu, l’ONG vint me chercher et me conduisit à Sokodé.

En début décembre, ma mère et moi débarquons à Sokodé. Nous fûmes accueillies par une équipe aimable et professionnelle. S’en suivront l’opération chirurgicale et les séances de kinésithérapie. Au bout de trois semaines de soins intensifs, j’étais complètement guérie.

Aujourd’hui, je suis redevenue propre. L’équipe de l’ONG SSD a été d’une incroyable humanité. À présent, j’ai hâte de retrouver mon époux et mes enfants. Mon mari a prévu venir me chercher à la gare d’Atakpamé pour que nous rentrions ensemble à Glito. Est-ce un déclic ? Le début de la normalisation de ma vie conjugale ? Ce serait trop facile. Je l’aime toujours, mais je n’ai pas apprécié d’être traitée comme une serpillière. Quelque chose s’est brisée entre nous. On va devoir se reconstruire progressivement... Mes peines se cautérisent, mais mes cicatrices ne s’effaceront jamais.

Je ne compte plus retomber enceinte et quant à ma coépouse, je ne lui en veux pas. Je crois qu’elle est victime de sa naïveté. Sa méchanceté a été guidée par son ignorance d’une maladie méconnue par nous tous. Les médecins m’ont assuré que ce sont la faiblesse des structures sanitaires et les accouchements à domicile qui en étaient les principales causes. Je pense qu’elle n’est pas non plus à l’abri de la fistule, dans la mesure où elle a accouché et continue d’accoucher dans des dispensaires où il n’y a que chloroforme et paracétamol.