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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

CHAPITRE I :  TRAVAIL - SEULE AU MONDE

Je m’appelle Safiétou. Je suis à 37 ans la doyenne de ce petit groupe de femmes. Je viens de Yélimpé dans la Région centrale du pays… Mes parents, paix à leurs âmes, morts accidentellement trop jeunes, ont semé derrière eux quatre orphelins dont deux filles et deux garçons. Après ce désastre, nous fûmes séparés et confiés à des tuteurs différents. Je ne revis mes frères et sœur que des années plus tard. J’eus pour ma part la chance d’être confiée à ma grand-mère paternelle, une brave femme pieuse qui vouait un culte immodéré aux valeurs passéistes. Un passé qui cloître les filles, qui cloisonne la femme dans l’ombre des hommes. Elle jugeait l’école occidentale superflue et m’en avait défendu l’accès. Une situation que ma petite âme de rebelle ne supportait que difficilement. Je voyais d’un mauvais œil que je fus la seule fille exclue des bancs de l’école alors que d’autres enfants de mon âge y avaient droit. Il vrai que beaucoup n’en vantaient pas le mérite, mais j’avais développé une petite fixette pour l’école. Certainement, étais-je attirée par cette espèce de force magnétique qui se dégage de l’interdit.

Un matin, je décidai de m’offrir une escapade en territoire miné. La veille j’avais débusqué une vieille ardoise et des bouts de bâtons de craie dans les affaires de mes oncles. J’avais passé toute la journée à griffonner tout ce qui me passait par la tête sur le bout d’ardoise vieillie. C’est en dessinant les gribouillis que me vint l’idée folle imprudente de désobéir à la consigne de ma grande mère. Le soir venu, je cachai ma trouvaille du matin jalousement sous ma petite malle dans le coin de la chambre. Au petit matin du jour suivant, je choisis une robe propre dans mes affaires et m’empressai de quitter la maison avant le réveil de la vieille dame. Du haut de mes huit ans, ardoise en main, j’arpentai le chemin de l’école déterminée et imperturbable. Quand la cloche retentit, tous les élèves se mirent en rang devant le mât pour exécuter l’hymne national. Un frisson traversa mon corps et une boule me saisit à la gorge. Les couleurs nationales montées, les élèves rentrèrent en classes en chantant. Je me tenais à l’écart derrière un arbre qui me donnait une vue imprenable sur la cour de l’école et ses classes en claies. Etrangère à ce monde propret qui en apparence avait l’air enchanté, je restai sans mot. Un silence envahit la cour désertée par tous les élèves, après que des « Bonjour Monsieur... » collectifs se turent dans les classes. J’entrepris alors de rentrer à la maison émerveillée par tout le spectacle que je venais de vivre. Je ne me sentais pas vraiment à ma place. Je craignais d’être refoulée par les enseignants. Sur le chemin du retour, je fus interceptée par l’un des instituteurs qui m’interpella violemment : « Où vas-tu pendant que tes camarades sont en classes ? Où es ton kaki ? Retourne en classe ! ». Je restai muette, tremblante de peur, ne comprenant pas un seul mot de français. Il me saisit par la main et me conduisit dans la classe de CP1. Les cours avaient déjà commencé un peu plus tôt. Le maître m’intima l’ordre d’aller m’asseoir et de suivre au tableau. Nous écrivîmes, lûmes et chantâmes. Le maître nous fit réviser quelques lettres de l’alphabet et les chiffres de zéro à dix. Ce fut une journée magique. À onze heures et demie, la cloche retentit à nouveau alors que nous chantions une comptine dont je ne me souviens aujourd’hui que de la mélodie. Toutes les classes se vidèrent et les élèves accoururent dans tous les sens pour regagner leurs maisons. Je suivis le mouvement avec empressement, car j’avais une faim de loup. En récréation, je m’étais contentée d’une tranche de pâté et de quelques gorgées de bouillie offertes par mon camarade de banc. Un garçonnet généreux issu d’une famille aisée.

Cette première journée fut malheureusement la dernière de ma vie d’écolière. Braver l’interdiction de ma grand-mère fit abattre son courroux sur moi. Ce midi-là, je fus privée de repas. La vieille ne porta aucune attention à mon regard de chien battu, ayant compris que ma fugue matinale avait échoué sur les bancs de l’école. J’eus tellement faim que je pleurai à en tomber malade. Le chantage à la nourriture a été une arme très efficace. Je dus me résoudre à renoncer définitivement à l’école. Tout compte fait, le plaisir du jeu ne valait pas le sacrifice. L’école pour moi était finie. Je gardai comme souvenir de cette expérience, les quelques lettres que j’avais réussies à reproduire sur mon ardoise. Cette mésaventure changea durablement ma vie. Désormais, en lieu et place d’une enfance scolaire, ma grand-mère veilla à m’inculquer l’esprit de la débrouillardise et le sens du commerce caractéristiques des femmes Kotokoli. Si les portes de l’école se sont violemment refermées, celles des marchés s’ouvraient grandement. J’y vendais des légumes frais pour le compte de ma grand-mère dès que je sus compter. Je pris la relève à la suite du décès de cette dernière.

Je me suis mariée ensuite par amour avec mon époux jusqu’à sa mort l’année dernière. Nous eûmes trois merveilleux enfants dont une petite fille. Mais tout comme mon mari, je les ai tous portés en terre, les uns après les autres. C’est difficile pour une mère de survivre à ses enfants. Aucun être humain ne devrait avoir à vivre ça. Les visages de mes enfants ne me quittent jamais et hantent mes nuits. Je les pleure encore aujourd’hui et je n’arrêterai jamais. Dans ma communauté, une femme ‘’habitée par la mort’’, comme moi, est vue d’un très mauvais œil. Parfois, même moi, je me demande ce qui ne va pas chez moi. La perte de tous ceux que j’aime et la ‘’maladie de l’urine’’ me donnaient souvent l’impression que j’étais réellement habitée par le mal. Je me disais que c’est peut-être ma faute si tout ce que je touche meurt. D’abord mes parents, ensuite mes propres enfants et enfin mon mari.

Et pourtant, je n’ai pas toujours été malade. C’est à la naissance de ma fille que les choses ont dérapé. Pour cette grossesse particulièrement, le travail avait commencé pendant la nuit à Yélimpé avant mon transfert le lendemain à l’hôpital de Pagala mieux équipé. Les médecins de Pagala tentèrent en vain avant de me renvoyer au CHR d’Atakpamé à une cinquantaine de kilomètres le jour suivant. Au bout de 72 heures de tergiversations, j’avais parcouru près d’une centaine de kilomètres d’abord à moto entre mon village et Pagala, ensuite en taxi-brousse pour rallier Atakpamé. Par un coup de chance inexplicable, je puis sauver mon bébé grâce à une césarienne tardive au CHR d’Atakpamé. Les médecins m’expliquèrent qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il fût mort-né. C’était une fille, le portrait craché de ma mère. Sa naissance rendit mon mari fou de joie, il lui réserva un baptême de tonnerre en sacrifiant à l’occasion un énorme bélier.

Pour moi, la naissance de ce bébé était le lot de consolations d’un accouchement qui avait été très éprouvant. J’avais pu sauver ma fille, mais le prix payé était trop élevé. J’y ai laissé ma vessie. Dix ans après l’opération au CHR, je vivais toujours avec cette maladie de misère. Dix années au cours desquelles j’ai perdu tour à tour tous les membres de ma famille. Je pense souvent à mes fils, le premier a vécu neuf années. Il était en classe de CE1 à sa mort. Le deuxième garçon était en classe de CP1, quant à ma petite fille elle n’aura même pas goûté au plaisir du cartable. Tous ont été fauchés dans la fleur de l’âge. Cruelle vie que celle d’une femme sans enfant. Après avoir enterré mes enfants pour relever la tête, j’ai entrepris de me rendre à Lomé au CHU, où j’ai été opérée sans grand succès, lors de l’une des toutes premières campagnes de réparations organisées dans le pays.

À Yélimpé, le mépris social s’accroissait au fur et à mesure, entre ceux qui se bouchent les narines à mon passage et ceux qui colportaient des méchancetés sur moi ; je ne savais plus où donner la tête. Des femmes et parfois des hommes s’y mettaient honteusement à ce jeu détestablement lâche. C’est dans cette ambiance délétère que mon mari finit par me répudier en m’accusant de tous les noms. Il me traita de sorcière ayant mangé les âmes de ses propres enfants. Après s’être débarrassé de moi, il s’empressa de se remarier et eut de nouveaux enfants. Abonnée présent aux malheurs, j’ai vécu quelques temps en location. Devenue une mère indigne et une épouse répudiée aux entrailles réputées maudites, je me faisais discrète dans le village. Je rasais les murs… Je me consacrai entièrement à la seule chose que ma grand-mère m’avait apprise : le commerce. Je me mis à vendre des légumes frais et des céréales, de marché en marché tous les jours de la semaine. La course derrière la roue de la fortune me permettait d’oublier l’échec de ma vie sociale et conjugale. Au bout de plusieurs années d’effort, j’ai réussi à construire ma propre maison où j’habite aujourd’hui et que je partage avec quelques locataires. J’ai ensuite pris en adoption l’une de mes nièces qui est aujourd’hui en classe de 6e. Si ma propre fille avait survécu, elle aurait eu le même âge et serait dans la même classe. J’ai donc transféré toute l’affection que j’aurais pu donner à ma fille à cette nièce qui emplit dorénavant ma vie.

Une de mes belles-sœurs venue accoucher au CHR de Sokodé en début d’année a eu vent de ce qui s’y faisait pour les femmes qui avaient des problèmes d’incontinence chronique comme moi. À son retour à Yélimpé, elle me fit part de la nouvelle. A priori, je ne voyais aucune raison objective d’être optimiste, puisque la dernière opération gratuite s’était soldée par un échec cuisant. De fil en aiguille, j’ai réussi à m’inscrire pour la campagne de fin d’année et à discuter avec les responsables de l’ONG qui s’occupent de la campagne. Ils ont apporté des réponses qui ont apaisé mes inquiétudes. Alors en décembre, je me suis fait réopérer afin de cautériser la fistule. La seconde fois fut la bonne. Aujourd’hui, je vais bien et la fistule est derrière moi. À présent, j’envisage sereinement l’avenir. Je rêve d’avoir une nouvelle vie, de rencontrer un nouvel homme et de me remarier. Je voudrais aussi avoir de nouveaux enfants si mon horloge biologique le permet le moment venu. Je suis à un âge où la ménopause n’est plus loin. Je compte croquer le reste de la vie qui me reste à pleines dents. Survivre à la fistule, c’est regarder droit devant soi… et avancer.