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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

CHAPITRE II : DÉLIVRANCE

Après ce long florilège de témoignages émouvants, les unes à la suite des autres avaient complètement vidé leurs sacs, égrenant, graine après graine, le chapelet de leurs histoires personnelles, des blessures intimes aux fractures sociales encore béantes. Après avoir accouché de leurs vécus, il fallait à présent couper la laisse, le cordon ombilical d’une fragilité personnelle et d’une certaine habitude du malheur. Le groupe de parole avait permis d’exhumer des souffrances enfouies sous des épaisseurs de poussières de résignation. L’abcès du silence avait ainsi été crevé. Franchi ce cap, qui marquait un point de non-retour, une rupture tranquille s’était effectuée. Il fallait aller jusqu’au bout des choses. Les unes bruissaient d’interrogations, les autres rongeaient leurs freins. Une chape de silence couvait dans la petite salle de garde. Safiétou, la doyenne reprit la parole. Le voile de l’anonymat étant tombé, l’heure était à la série de questions-réponses. Elle fut la première à entamer la conversation, histoire de dégriser à l’issue de tous ces récits poignants. Il y avait tant à dire des différences et des similitudes d’une histoire à l’autre.

_ Safiétou : On dirait que nos destins s’emboîtent les uns dans les autres. Je prends pour premier exemple, une similarité que vous avez toutes certainement remarquée. Le fait que nous soyons toutes issues de milieux ruraux relativement pauvres. Est-ce à dire pour autant qu’il n’y a pas de fistules obstétricales en ville ? Et pourquoi donc ?

_ Yawa : Vous avez en partie raison, chère doyenne. Comme nous l’avons toutes souligné, les fistules surviennent à la suite d’accouchements difficiles. Pour ma part, j’observe deux causes principales à cette situation. D’abord la faiblesse des structures sanitaires en milieux rural qui sont parfois peu équipés pour prendre en charge certains cas d’accouchement. Ensuite, la négligence par nous autres villageoises des consultations prénatales et des conseils médicaux. A notre décharge, cette négligence des contrôles prénataux dans certains villages est due à leur l’éloignement des centres médicaux, bien que les structures sanitaires ne sont sollicitées qu’en ultime recours par des femmes après que la dystocie s’est installée… En revanche, en ville, les femmes vont aux consultations prénatales, accouchent dans des hôpitaux mieux équipés et plus fournis en matériels. Cependant, j’ai eu la prévenance de poser la même question aux docteurs. L’un d’eux m’a raconté une histoire très intéressante. Celle d’une citadine pur jus qui a été prise en charge lors de la campagne d’octobre. Mais était-ce une légende urbaine ?

_ Awa : En effet, je l’ai croisée au village des accompagnants lors de mon opération en octobre. J’étais là aussi en octobre. Elle disait venir du quartier de Bè à Lomé. C’était une jeune femme raffinée au physique imposant. Elle avait de très beaux yeux et se montrait peu bavarde.

_ Yawa : En effet, elle aurait, semble-t-il, délibérément provoqué sa maladie. Elle a accouché d’un gros bébé de cinq kilogrammes à l’Hôpital de Bè à Lomé. Bien qu’encouragée par les médecins à accoucher par césarienne, elle s’était refusée à se faire opérer. Sur foi de considérations traditionnalistes, elle a tenu contre l’avis des médecins à accoucher par les voies basses naturelles. Une décision imprudente qui provoqua sa fistule. À croire que même en ville le risque zéro n’existe pas ! Il n’y a que les bons gestes qui sauvent.

_ Tchilalo : Ce qui me chiffonne, c’est de savoir pourquoi certaines arrivent à sauver leurs bébés tandis que d’autres écopent de la double peine ?

_ Safiétou : En voilà une question intéressante, sur laquelle je voudrais entendre l’opinion de toutes ? Dans notre petit groupe, seule une femme sur les six a pu sauver son nouveau-né à la suite de la grossesse fatale. Pour ma part, je pense que ce fut une question de timing. Si j’ai réussi à sauver mon bébé c’est parce que je suis vite arrivée au CHR d’Atakpamé. Et peut-être parce que mon bébé avait un plus fort instinct de survie.

_ Agbéssi : Tu as raison Safiétou, plus on traîne sur les tables d’accouchement des petites unités périphériques de soins alors qu’on aurait besoin d’une césarienne en urgence, plus on risque de perdre ses bébés. J’aurais peut-être pu sauver mon dernier, si j’avais assisté aux consultations prénatales, voire vite rejoins un centre de soin digne de ce nom. Moi je n’aurais pas hésité à dire oui à la césarienne si c’était le prix à payer pour sauver mes bébés.

_ Kèkè : Ce qui me froisse moi, c’est l’attitude de certains maris et cercles familiaux. Pourquoi tant de gens ferment leurs cœurs aux autres dans l’épreuve, en les condamnant à l’indifférence?

_ Agbéssi : Qui saurait sonder le contenu des cœurs ? Les choses sont complexes… Il est vrai que beaucoup de maris se conduisent indignement envers leurs femmes malades alors que d’autres sont adorables et compatissants. Je me dis qu’il ne faut pas mettre tous les hommes dans le même sac. J’ai été conduite ici par mon mari et il a promis de revenir me chercher. Quant aux enfants et aux parents, en général, ils sont toujours présents à nos côtés.

_ Awa : En octobre, j’ai également croisé un monsieur, il est agent de santé communautaire, je crois. Il a tout laissé derrière lui pour s’installer dans le village des accompagnants afin de s’occuper de sa femme. Comme quoi des hommes bien existent encore.

_ Tchilalo : Face à cette terrible maladie, pouvoir compter sur un compagnon peut alléger considérablement le fardeau. A contrario, l’exclusion peut pousser au suicide ou à la dépression. Il y a des moments où j’ai bien failli en finir. Le rejet par l’homme qui m’a plongée dans cet état est la pire des choses qui me soit arrivé.

_ Kèkè : Dans beaucoup de cas que j’ai pu noter ici, la famille est d’un grand secours pour les femmes aux bords de la crise de nerfs. Les parents et les enfants eux ne trahissent pas, ils ne nous lâchent point. Celles qui ont le plus de mal à y faire face ce sont celles qui ont perdu leurs mères. Une mère, c’est irremplaçable.

_ Awa : Un mot sur l’après ? Certaines sont en délicatesse avec leurs époux, d’autres n’en n’ont même plus. Comment se relancer dans une activité sans ressources, sans soutien ? Il faut pouvoir retomber sur ses deux pieds dans nos cas. En réalité, ce qui fragilise les femmes, c’est leur dépendance financière vis-à-vis des maris.

_ Yawa : Absolument. Tu as complètement raison. Une femme qui s’en sort financièrement n’attendra pas l’aide de son mari pour se rendre à l’hôpital afin de se faire soigner. La vulnérabilité financière à un coût non négligeable dans le drame que nous vivons toutes. L’autonomisation des femmes est la clé du problème.

_ Kéké : Mon cas personnel en est la parfaire illustration de cette dure réalité. J’étais sans un sous, mon mari ne voulait pas me porter assistance et quant à mes parents, ils n’avaient pas non plus les moyens. Cependant, j’avais exprimé dès le début de ma maladie le désir de consulter un spécialiste. Il a fallu attendre l’aide des différentes ONG qui sont intervenues depuis Atakpamé pour je sois ici aujourd’hui. Oui ! On devrait aider les femmes à être moins dépendantes de leurs maris.

_ Safiétou : L’autonomisation financière des femmes est gage de respect. Quand mon mari m’a virée comme une malpropre de sa maison, je me suis quasiment retrouvée à la rue. J’étais au fond du trou. Ce n’est que quand j’ai commencé par entreprendre une activité commerciale que j’ai pu relever ma tête. Quand une femme est prospère, son mari la respecte et la traite avec égard. D’ailleurs, il a tenté de se réconcilier avec moi lorsqu’il me vit prospérer…