Siège social: Camp Romain 6
1300 Wavre (Belgique)

ssd.asbl@gmail.com

ESPACE MEMBRES

Carte Togo

CHAPITRE I :  TRAVAIL - CAGE DE FOLIE

Je m’appelle Yawa comme aucun de mes ancêtres auparavant. Ils doivent d’ailleurs se retourner dans leurs tombes. Ils n’auraient jamais imaginé qu’une de leur descendante kabyè porte un prénom géographiquement et culturellement consonné de culture éwé. Cependant, je ne suis ni la première ni la dernière de notre groupe ethnique à porter ce type de prénom. Mes parents ont quitté leur région de reliefs de caractère et de monts accidentés pour les plaines fertiles plus au sud du pays, bien longtemps avant ma naissance. Après avoir vadrouillé dans toute la région, ils ont fini par s’établir et prendre racines à Garangi. Mon prénom est le gage de leur désir de s’intégrer dans leur village d’adoption, à moins que ce ne soit la marque de leur volonté de se fondre dans la masse. Cette mode qui consiste à adopter les prénoms à consonance autochtone par des allogènes a encore cours aujourd’hui. Je dois avoir quelque chose comme trente ans. C’est l’âge apposé sur mon dossier médical. Que je ne sache pas mon âge réel n’a rien d’anormal non plus. Par là où je suis née, on ne tenait point de registre de naissance, l’administration étant quasi absente. Le premier réflexe des parents n’était pas de filer en ville déclarer les naissances de leurs nouveau-nés à l’état-civil. On se contentait tout au plus de rattacher les naissances à des événements marquant comme des sécheresses, des inondations ou des événements politiques majeurs. En plus trente, trois à côté de zéro, ce nombre rond a de la gueule. À défaut de connaître mon âge réel, je m’en contente bien.

Je suis l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Mon père était paysan comme son père avant lui et le père de son père avant, et ma mère femme de paysan, donc forcément paysanne, ménagère et commerçante au gré des saisons. Le poids de tout un monde à porter sur ses petites épaules, mais elle était digne, belle et forte. Mon père, quant à lui, était une force de la nature, un cultivateur inépuisable, un fin connaisseur des caprices des saisons et du cycle des céréales. Il avait des paumes endurcies à force de les élimer contre sa rugueuse daba. Une énorme daba dont la lame fine creusait de longs et infinis sillons dans nos champs. Il était légèrement voûté à force de s’abaisser pour sarcler et couper les mauvaises herbes dans ses champs. Riche de peu de biens, pauvre de rien, il ne pouvait offrir à ma mère qu’une vie rustique, au confort minimum à l’abri du superflu… Elle s’en satisfaisait de toute évidence, puisqu’elle ne s’en est jamais plainte ouvertement. Parti de zéro, mon père avait réussi à se construire une maison et s’était constitué un petit cheptel. Des fois les soirs, il s’essayait sous le manguier au centre de la cour pour chiquer du tabac. Il restait de longues heures stoïque, imperturbable et absorbé par ses pensées. À quoi pouvait-il penser ? À la prochaine récolte ? À son Lassa natal ou à sa jeunesse sacrifiée dans les champs ? Il n’était pas différent des autres pères de son époque, peu bavards et sévères sur les bords avec un amour paternel pas démonstratif du tout. Ce trait de caractère est resté une énigme pour moi encore aujourd’hui. Etait-il seulement heureux ou malheureux ? Je ne le saurais jamais. Il était trop pudique pour se révéler.

À huit ans, mes parents prirent la décision courageuse de m’inscrire à l’école et non sans réserve. Ma mère a dû peser de tout son poids pour faire basculer la balance du côté de l’éducation à l’occidental. Mon père ne voyait pas l’opportunité de la scolarité pour une fille dans un monde paysan. Le principal argument en ma faveur était la situation de l’école, nichée dans un terrain vague à vol d’oiseau de notre petite maison. Iln’y avait alors qu’un seul bâtiment abritant trois classes rassemblant tous les élèves du CP1 au CM2 ; et une poignée d’enseignants qui s’occupait de dispenser les cours. Le nombre d’élèves non plus n’était guère élevé, et les filles se comptaient sur les des doigts d’une main. Plus on progressait en classes, moins il y avait de filles. À mon époque, il n’y avait qu’une seule fille au CM2. On y rassemblait les élèves des Cours Préparatoires (CP1 & 2), les Cours Elémentaires (CE1 & 2) et les Cours Moyens (CM 1 & 2) dans une même classe. Cela donnait une ambiance parfois électrique. Les bancs étaient disposés de façon à ce que les deux niveaux se fassent dos.

La proximité de l’école avec ma maison me permettait de courir pour y déjeuner pendant les récréations. C’était presque toujours le même menu : de la pâte de maïs de la veille avec une sauce d’adémè, de gombo ou de feuilles de baobab. La pâte servie avec une variété de sauces était notre aliment de base. Les autres mets comme le riz et le fufu étaient cuisinés à des occasions spéciales. Aussitôt la panse remplie, je me hâtais de retourner en classe avant que ne sonne la cloche. Il faut dire que les maîtres d’école n’étaient pas des enfants de chœur avec les retardataires et les paresseux. Ces instituteurs pouvaient parfois montrer un zèle excessif pour punir les mauvais élèves, au point que beaucoup finirent par renoncer à l’école pour échapper aux punitions sévères. Studieuse et pas moins brillante, mon parcours fut couronné de succès de la classe de CP1 au CE1. En quatre années, j’étais au CE2 à la porte du CM2, à deux années de terminer ma scolarité primaire. Je rêvais alors du Collège, de la possibilité de quitter ma robe en kaki pour un corsage blanc et une jupe comme les grandes filles. Je me voyais finir mes études en ville et embrasser la profession de sage-femme pour soigner les malades dans notre village.

Cette année-là, ma mère venait d’accoucher de mon troisième jeune frère. Mon père en était particulièrement heureux. La liste de sa progéniture masculine s’allongeant, il ne pouvait que se réjouir. Il y voyait une assurance-vie, une relève pour pérenniser son héritage pastoral. Quant à moi, j’étais indifférente à l’arrivée de ce petit dernier. Un cadet de plus équivalait à plus de travaux domestiques pour moi : plus de lessives, plus de vaisselles à faire et moins de temps à consacrer à mes leçons. De plus, ma mère en congé maternel de fait, je devais aider en cuisine et m’occuper du reste des tâches : moudre la farine, chercher de l’eau au marigot, etc... J’étais cependant loin de me douter que cette naissance allait à ce point bouleverser le confort de mon petit monde. Qu’elle allait mettre un terme définitif à mon timide parcours scolaire.

J’aimais étudier, j’avais beaucoup appris des livres et des leçons de mes différents instituteurs en quatre années. J’étais passionnée par l’éducation scientifique et pratique, et surtout par l’arithmétique, car elle permettait d’aider ma mère à faire les comptes. Elle tenait un cabaret de vente de Tchoukoutou (la bière de mil locale) en saison sèche. Ce qui plaisait plutôt bien à mon père qui pouvait boire à volonté et gratuitement de la bière faite maison. Quelques semaines après la naissance du petit dernier, ma mère tomba gravement malade. Une maladie sourde et aveugle que nous n’avions pas vu venir transforma progressivement la femme qui m’avait tout appris en l’ombre de ce qu’elle était auparavant. Les charlatans conclurent à une possession par les mauvais esprits qu’ils ne purent point chasser. D’abord passagère, la possession devint définitive au bout de quelques semaines. Il était alors devenu impossible d’avoir une conversation avec elle. Elle semblait présente de corps mais absente d’esprit. Vulgairement, elle était devenue folle, sujette par la suite à des crises hystériques de démence au cours desquelles elle avait failli une fois briser la nuque à son dernier-né en le laissant tomber. Après cet incident, ma mère fut jugée inapte à la vie en société, mais personne ne jugea utile de l’emmener consulter un spécialiste parce que trop cher et trop loin. Incapable d’assumer son rôle de mère, ma mère fut enchaînée et cloitrée dans une chambre nuit et jour fermée à clé. Elle ne pouvait voir la lumière du jour que lorsque je lui apportais son déjeuner ou son dîner.

Je dus, en ma qualité de première fille prendre la relève de ma mère afin de tenir le foyer. De ma mère, il ne subsistait que des hurlements glauques et des élucubrations insanes provoquées par ses crises psychotiques. Mais la plupart du temps, elle était calme et silencieuse dans sa prison familiale. Mon père ayant refusé de se remarier, je sentais dès lors que l’école était finie pour moi. Dès ce moment, je fus catapultée de l’enfance à l’âge adulte avant l’heure. C’était fini de l’insouciance et du monde merveilleux de l’apprentissage scolaire. Je devais à présent porter la jupe de ma mère et m’occuper de mes pauvres petits frères. Mère de substitution pour le plus petit des garçons, baby-sitter pour les plus âgés, je ne refoulerai plus jamais l’intérieur d’une salle de classe. Il ne me restait plus que les travaux champêtres où j’aidais mon père à semer, sarcler et à récolter…

Privée d’école à la veille de mon adolescence, les choses sont allées vite par la suite. En 1997, j’étais mariée à quinze ans avec un paysan comme ma mère avant moi et sa mère à elle avant et ainsi de suite. L’élu de mon cœur, je l’ai rencontré la première fois au détour d’un sentier de retour des champs. C’était un jeune homme plus physique que vif d’esprit. D’abord hésitant, il finit par m’aborder et brisa la glace. Il m’attendait chaque soir au même endroit et nous rentrions ensemble des champs. Nous passions de longs moments à traîner ensemble, à discuter de tout et de rien. À nos âges, le sujet de la conversation n’avait pas d’importance, nous ne recherchions juste que le plaisir de la compagnie. Il fut le premier à jeter son regard sur moi, le premier homme à me désirer et je ne puis lui résister longtemps. Les semaines qui suivirent, il me fit assidûment la cour jusqu’à ce que je lui donne l’autorisation d’aller demander ma main à mon père. Il était fort, robuste et bon cultivateur ; des qualités qui plurent de facto à mon père qui vérifia la vivacité physique de son futur gendre dans ses parcelles de maïs. Il avait comme moi fait un bref passage sur les bancs d’école. Parvenu au CM1, il avait dû à son tour arrêter ses études à la suite du décès de son père. Après notre mariage, nous décidâmes de nous installer à Agbandi, à une dizaine de kilomètres de notre village natal. De toute façon, je devais m’y résoudre puisque peu de temps après la cérémonie, mon père décida de retourner avec mes frères vivre à Lassa du côté de ses montagnes natales. Quelques mois plutôt, ma mère avait rendu l’âme et mon père devait porter son deuil et rendre hommage à sa tendre épouse en retournant là où ils s’étaient rencontrés.

De mon côté, la vie continua… Avec mon mari, nous eûmes successivement trois enfants Kobéyo, Aklemesso et Albertine. L’aîné a aujourd’hui seize ans et poursuit sa scolarité au Collège en classe de 4e. Le cadet en a treize, malgré quelques difficultés d’élocution, il tire bien son épingle du jeu ; il est en classe de CM1. Et la benjamine, âgée de dix ans, de loin ma préférée est en classe de CE1. J’ai particulièrement bataillé et je continue de le faire pour que mes enfants franchissent tous le seuil de la scolarité primaire.

En 2011, je tombai à nouveau enceinte, je portais alors ma quatrième grossesse. Une de plus, une de trop peut-être… ? En tout cas ce fut la grossesse du drame. Tout s’était déroulé sans accroc, les neuf mois que durèrent la grossesse jusqu’au terme. L’accouchement tourna mal dans le petit dispensaire d’Agbandi. Aussitôt avais-je commencé à perdre les eaux, un peu avant 20 heures, que mon mari me transporta précipitamment au dispensaire du village. Dans la salle de travail, je fus étendue sur la table d’accouchement. Les choses pour cette fois n’allèrent pas rapidement : « On y va, encore un petit peu ! Pousse plus fort ! » m’encouragèrent les accoucheuses toute la nuit. Quelque chose d’anormal semblait se passer : « Qu’est-ce qu’il attend pour sortir ? Allez mon bonhomme un peu d’effort ! » lâcha l’une d’elle en me faisant faire des inspirations et des expirations aux alentours de minuit.

Mon tout premier accouchement avait duré environ une dizaine d’heures de temps, les deux suivants me prirent un peu moins, de 7 à 9 heures. Je m’attendais donc à accoucher dans cette fourchette de temps. Je sentais le petit être se débattre hargneusement pour venir au monde et suivant son élan, je poussais de toutes mes forces. Mais cette fois-là, j’eus beau y mettre tout mon cœur à l’ouvrage, rien ne pouvait expulser le fœtus hors de l’utérus. Il semblait bloqué par une main invisible, une force qui l’écrasait contre les parois de mon utérus. Les douleurs et les cris devinrent, au fil de la nuit, de plus en plus insupportables. Mon mari sentant ma détresse alla réveiller l’infirmier en chef qui s’empressa de rejoindre le dispensaire. Ce dernier se joignit à la petite équipe d’accoucheuses qui n’était pas arrivée au bout de cinq heures à me faire accoucher. Je n’étais pas encore arrivée au bout de ma peine.

_ « Que se passe-t-il infirmier ? Qu’est-ce qui ne va pas avec mon bébé ? Vous pensez qu’il est encore en vie ? Répondez-moi infirmier ! » demandais-je d’une voix exténuée de douleur mêlée de fatigue.

_ « Ne vous inquiétez pas madame, répondit-il, il est encore en vie. Il y a visiblement des complications, il faut que vous poussiez plus fortement sinon on va le perdre. Contentez-vous de suivre mes instructions et ça ira..» me rassura-t-il.

La nuit dura une éternité troublée par mes cris qui, au fil des heures, baissaient en tonalité au profit des chants de coqs. Au petit matin, le fœtus semblait à son tour exténué, je le sentais de plus en plus en faible. Quant à moi, j’étais vidée, j’avais pleuré et expulsé toutes les larmes de mon corps durant la nuit. Un peu après 9 heures, l’infirmier fit appeler mon mari qui avait passé la nuit au dispensaire attendant la venue au monde de ce quatrième enfant.

Ils s’enfermèrent dans le bureau de l’infirmier et discutèrent longuement :

_ « Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour aider votre femme… dit-il d’une voix dépitée à mon mari ».

_ « Je vous en remercie, mais qu’est-ce qui arrive à ma femme et au bébé ? » l’interrompit mon mari.

_ « Ils vont bien tous les deux pour le moment lança-t-il, mais les choses se présentent très mal. Elle fait une dystocie, c’est-à-dire une complication que nous ne pouvons pas prendre en charge dans notre dispensaire. Il vous faut l’évacuer sur Sokodé le plus tôt possible. C’est suffisamment grave car le pronostic vital du bébé est engagé. La mère devra subir une césarienne si vous voulez les sauver tous les deux. Pour être honnête, c’est compromis pour le fœtus, mais plus le temps passera moins vous aurez de chance de sauver votre femme. Le temps joue contre vous. Vous devez faire vite ! »

_ « Docteur, ma femme a toujours accouché naturellement, déplora mon mari. Nous sommes de pauvres gens qui n’avons pas de moyens. Vous estimez que l’intervention à Sokodé va me coûter combien ? »

_ « Vous savez, si dès le départ elle avait été suivi en consultation prénatale nous n’aurions pas mis sa vie en danger en tentant de la faire accoucher ici. Mais rassurez-vous, la césarienne ne coûte plus grand-chose ! Elle est prise en charge par l’Etat à hauteur de 80%. L’opération en soi devrait te coûter 10 000 francs, mais il faudra que tu t’acquittes des ordonnances éventuelles ajouta-t-il avec un sourire au coin ».

Au bout de quelques heures, mon mari réapparu accompagné de l’une de ses sœurs avec un taxi-brousse, après avoir rassemblé autant d’argent qu’il pouvait emprunter dans l’urgence, nous embarquâmes avec ma belle-sœur à l’arrière du véhicule et mon mari s’installa à l’avant.

À notre arrivée au CHR de Sokodé dans l’après-midi, je fus aussitôt transportée sur civière vers le bloc opératoire. Dans l’urgence et dans la détresse à Sokodé, je pressentais fatalement que j’allais perdre mon bébé. Il était déjà mort quelques heures plus tôt me disait mon instinct maternel. J’ai senti la vie le quitter dans un dernier effort pour se dégager et plus rien. À mon tour, je sentais mon pouls faiblir. La césarienne, par la suite, consista à me sauver la vie et à retirer le fruit mort de mes entrailles. Le médecin m’expliquera plus tard que dans ces cas, beaucoup d’hypothèses pouvaient expliquer la mort du fœtus : soit il s’est noyé dans le liquide amniotique, soit il est mort d’épuisement ou encore étranglé avec son cordon ombilical à force de se débattre. Je pleurai sans larmes, parce que je m’étais totalement asséchée de l’intérieur. Ma convalescence dura deux semaines d’hospitalisation, consacrées à me remettre sur pieds. Je passai mes journées sous perfusion. Les bras perfusés étaient attachés au bord du lit par des sangles. Une sonde cannelée plongeait dans mon vagin, où s’écoulait un liquide rouge pourpre de sang mélangé à de l’urine. Ce long séjour était imputable à la gravité des dégâts infligés à mon corps par cet accouchement périlleux. J’ai bien failli y laisser ma peau aussi. L’incontinence chronique est apparue au fur et à mesure de ma convalescence, à la suite du retrait de la sonde. Au début, je pensais que c’était un phénomène passager, une conséquence de l’intervention chirurgicale. Désarmés à l’époque face à cette séquelle, les médecins du CHR se contentèrent de me rassurer quant à une hypothétique guérison prochaine. Crédulement j’y crus, mais des semaines passèrent sans que je puisse reprendre le contrôle de ma vessie. Je ne la reprendrai plus.

À mon retour à Agbandi, j’étais exsangue, sans mon bébé que je n’avais même pas pu prendre dans mes bras. Un bébé mis en terre à la va-vite que je n’ai pas eu le temps de pleurer. J’étais submergée par ce sentiment d’impuissance à contrôler mes urines et ma vessie. Tout à coup, mon corps n’était plus mien. Une fiente d’urine malodorante s’écoulait régulièrement sans crier gare. Cette situation nouvelle se corsa quand le voisinage s’en mêla. Tout est monté graduellement, les allusions sourdes ont succédé aux railleries sournoises qui ont fini par déboucher sur des insultes de plus en plus frontales. Peu à peu, je devins un paria, mis au banc de la communauté. L’exclusion sociale se fit plus pernicieuse ; par la suite, je fus privée d’invitations aux manifestations publiques. J’étais encore vivante, mais aux yeux de la société j’étais une ombre, une mort-vivante. Bannie des mariages et baptêmes, je n’étais plus qu’un débris humain qui rasait littéralement les murs. De toute façon, j’avais fini par développer une agoraphobie pour me protéger du regard des autres. Un réflexe défensif qui me cloitrait dans ma solitude. Le plus dur pour moi, était les coups becs de mon ivrogne d’époux. Comme tous les hommes, quand il broyait du noir, il noyait son chagrin et son dégoût pour moi dans l’alcool. Il s’était mis à se saouler régulièrement, et à chaque fois, il crachait son venin sur moi. Je me disais alors que ce n’était que sous l’emprise de l’alcool que mon mari livrait ses vrais sentiments. L’alcool fonctionnait comme un sérum de vérité qui me révélait le vrai fond de la pensée de l’homme à qui j’avais déjà fait trois enfants. Pourtant, quand il était sobre, il semblait comprendre et partager mon désarroi. D’ordinaire plus compatissant, l’alcool le transformait radicalement. Il se mettait à m’insulter, à m’invectiver et à me traiter de tous les noms d’oiseau. Pour lui, j’étais devenue la cause du malheur de la famille. Une fois, il m’a glissé une méchanceté qui m’est restée en travers de la gorge : « tu finiras comme ta fofolle de mère. C’est peut-être une malédiction familiale qui sait ? Ta mère en son temps est devenue folle et toi tu te pisses dessus… ». Tête de turc du village et défouloir de mon mari, j’étouffais dans le sanglot de ma dépression nerveuse. Mes enfants, les seuls êtres qui ne m’aient pas rejeté, étaient tout autant tristes que moi. Je voyais dans leurs yeux que, pour eux, j’étais restée leur mère et que la maladie n’y changerait rien. Ils avaient des yeux remplis d’amour et de compassion. Ils furent ma raison d’espérer et me donnèrent la force de continuer à me battre.

Deux récoltes plus tard, mon mari qui tenait manifestement toujours à moi rassembla suffisamment d’argent pour me payer un voyage sur Lomé pour me faire soigner. Par une journée légèrement ensoleillée et douce, je me rendis dans la capitale chez un oncle maternel, lequel me conduisit le lendemain au CHU Sylvanus Olympio, le plus grand hôpital public du pays. L’établissement était tellement vaste et bruissant de monde qu’il ressemblait à un marché de campagne. Dans les allées, il y avait des blouses blanches, bleues et même vertes ; jamais je n’avais vu autant de médecins concentrés dans un seul endroit. Assise sur un banc à l’entrée d’un bureau où il y avait marqué « Service d’urologie », nous attendîmes patiemment dans une file de patients à peu près une demi-heure. Je fus ensuite reçue par un homme d’un certain âge. On pouvait déduire à ses manières qu’il était rompu au métier. Il n’eut pas froid aux yeux pendant qu’il me palpait; il m’installa sur un lit et avec ses doigts gantés, il inspecta mes parties intimes. J’étais morte de gêne, ce qui ne semblait pas émouvoir le spécialiste, le moins du monde. Après m’avoir auscultée, et pris le temps de me poser deux ou trois questions. Il me tendit ensuite une longue liste de médicaments. Il parla ensuite longuement avec mon oncle. Que s’étaient-ils dits ? Mon oncle resta muet, avare en détails. Il se contenta juste de régler l’ordonnance dans une pharmacie située à l’entrée du CHR. Le soir même, il me conduisit à la gare routière d’Agbalépédogan où je pris un bus pour Agbandi. L’espoir renaissait des cendres de mes souffrances passées. Je tenais enfin un traitement, après des années de souffrance.

Malheureusement, ce traitement médicamenteux n’eut pas vraiment l’effet escompté. J’eus beau vider tous les flacons de médicaments, l’incontinence ne me lâcha point. Quand le dernier comprimé fut avalé, je retournai à ma routine et mon existence dépressive d’ermite. Je me demandais alors : « De quel mal pouvais-je bien souffrir ? Un mal qui résiste à tous les traitements ? ». Les jours passaient et je me morfondais : « Mon mari avait-il raison ? Était-ce une maladie d’essence surnaturelle ? Etait-ce ma malédiction à moi de me pisser dessus le restant de mes jours ? ». Mais je continuais à élever mes enfants et prendre soin de mon mari, attendant fatalement que la mort me frappe pour que cesse mon calvaire.

Un matin, je croisai l’infirmier du dispensaire local qui me donna une nouvelle qui remonta mon moral. Il me fit part avec conviction de l’existence d’une ONG qui s’occupait de femmes souffrant du même mal que moi. Il affirma qu’il s’était fait écho à la radio et qu’il avait été approché par une ONG locale afin qu’il leur signale les cas de femmes malades. Il se trouvait que cette organisation menait une campagne de dépistage au CHP de Sotouboua. Le soir venu, j’en parlai à mon mari et je lui fis part de mon désir de m’y rendre dès le lendemain. D’un hochement de tête, il me donna sa bénédiction pour entreprendre le périple à condition d’être vite rentrée, avant le soir pour lui servir son repas. Il faut dire qu’il était totalement incrédule à mes chances de guérison. Le lendemain, je pris le premier taxi-brousse qui remontait vers Sotouboua où je subis une échographie. C’est alors que les médecins mirent un nom sur le mal qui me rongeait de l’intérieur depuis trois ans : « fistule obstétricale » avaient-ils dit. Un nom barbare pour une maladie qui l’est tout autant. Ils firent ensuite le lien avec mon dernier accouchement prolongé. Après la confirmation, je fus inscrite sur une courte liste de femmes à opérer, recensées à travers toute la région. Inscrite sur la liste de l’ONG, je n’avais plus qu’à attendre patiemment en ruminant ma souffrance... Le soir même, j’expliquai à mon mari que les docteurs avaient donné une explication clinique à ma maladie qui excluait toute malédiction. Il s’empressa de me demander ironiquement : « Crois-tu qu’ils pourront te soigner alors même que les grands docteurs de Lomé n’y ont rien pu ?». Cette question me replongea à nouveau dans le doute, mon enthousiasme s’émoussa légèrement. J’entrai dans les détails pour le convaincre (mais avant tout pour me convaincre moi-même) :

« Tu te souviens de ma dernière grossesse ? Le docteur m’a expliqué que la tête du bébé s’était compressée contre ma vessie empêchant l’écoulement de sang dans la zone. Le manque de sang a provoqué la mort des tissus, ce qui a créé un trou entre mon vagin et ma vessie. C’est ce qui est à l’origine de la fuite chronique d’urine. Il m’avait ensuite expliqué que je serai convoquée à Sokodé en décembre pour me faire opérer ». L’explication laissa mon mari de marbre. « Qu’il en soit ainsi… » rouspéta-t-il. Mais l’espoir renaissait une nouvelle fois pour moi… Même si au fond de moi je redoutais plus que tout, un nouvel échec, le sentiment d’espoir était plus fort que la peur de l’échec.

Le 11 décembre de cette année, l’attente prit fin devant le fronton du CHR de Sokodé. Deux jours plus tôt, l’ONG avait appelé mon mari sur son téléphone portable pour confirmer le jour de ma venue à Sokodé. Il m’accompagna jusqu’au CHR ; devant l’entrée, était étendue une bâche où on pouvait lire : « Campagne de réparation des fistules obstétricales… ». Je passai ma première nuit à Sokodé dans le village des accompagnants construit à l’extrémité sud-ouest de l’hôpital par l’ONG SSD pour accueillir les femmes souffrant de fistules entre autres. Ce soir-là, je compris deux choses : je n’étais pas la seule femme à en souffrir et j’étais enfin arrivée au terminus de mon périple. En voyant toutes ces femmes, je me dis que s’il y avait un endroit où il existait un remède contre cette abominable maladie, ça devait bien être Sokodé. Ce fut la rencontre de la goutte d’eau et de l’océan, des ruisseaux de souffrances intimes avec le raz-de-marée collectif de peines. Un sentiment d’apaisement spontané envahissait chaque être qui avait trop longtemps porté le fardeau d’une maladie qu’il ne savait ni nommer, ni soigner.

Le surlendemain, après avoir passé les examens préalables, j’entrai en bloc opératoire où, pendant de longues heures, une équipe de chirurgiens chevronnés s’occupèrent à me réparer. Ils avaient promis de me restituer ma santé et je les croyais capables. Je m’étais endormie le cœur léger sous l’effet des anesthésiants. L’intervention dura pour moi une minute. Juste le temps d’une incision. Une longue minute à l’échelle d’une vie de blessures. J’avais le sentiment d’être dans de bonnes mains et je puis dormir et rêver à nouveau d’une vie normale. Au réveil, mon vœu était exaucé ! En réalité, m’a-t-on expliqué par la suite, l’opération de la fistule est une opération lourde qui dure des heures et qui nécessite une expertise de haute précision.

À présent, je vais très bien. J’ai repris le contrôle de ma vessie. Je renais, je revis enfin. Je retourne à Agbandi pour le nouvel an. Mon mari m’a appelée la veille, il m’a promis que tout est fin prêt pour mon retour. J’ai eu également ma fille au téléphone, ça m’a fait chaud au cœur d’entendre sa petite voix. Albertine a occupé le dixième rang aux examens du premier trimestre ; elle est ma pupille. Je veux qu’elle ait la vie dont j’ai rêvée pour moi à son âge. Je veux qu’elle ait une bonne éducation et qu’elle devienne une femme autonome. Et si jamais elle ne pouvait pas poursuivre les études, je ferais tout pour m’assurer qu’elle apprenne le métier de couturière. Je veux qu’elle échappe au destin de femme de paysan. Quant à moi, je vais reprendre le cours d’une vie normale avec mon mari et nos champs. Je veux profiter au maximum de mes enfants et veiller à ce qu’ils aient de meilleurs destins que nous.