Siège social: Camp Romain 6
1300 Wavre (Belgique)

ssd.asbl@gmail.com

ESPACE MEMBRES

Carte Togo

CHAPITRE I :  TRAVAIL - MARIAGE PAR CONTUMACE

Des enfants, ma mère en a eu sept, elle en a enterré quatre et continue de les pleurer encore aujourd’hui. Je suis l’aînée des rescapées de cette famille que paludisme, fièvre jaune et typhoïde ont décimée. Awa c’est l’équivalent dans certaines langues africaines d’Eve. Mes parents m’ont appelée ainsi parce que je suis leur première fille. Je n’ai pas eu le privilège d’entrer à la « Primary School » de N’Koko, dans le nord-est du Ghana où j’ai grandi. Cet apanage est réservé aux seuls jeunes garçons, privilège du sexe mâle, m’a-t-on expliqué. Pour nous autres petites filles de la famille, nous ne devions nous occuper que des tâches ménagères et des corvées agricoles. Alors, pendant que je passais des journées monotones dans les champs d’ignames, de maïs, de riz et de mil, mes petits frères étaient en classe à apprendre à lire, compter et écrire.

Ma tendre enfance a ainsi été gaspillée dans les champs. On y allait tôt les matins. Souvent dès l’aube, à l’heure où la rosée humide se déposait gouttelette après gouttelette sur les herbes, en marchant dans des sentiers dessinés par les traces de pas laissés à travers les broussailles. Dans les arbres aux alentours, de curieux oiseaux chantaient de sinistres augures, et des cris stridents de singes dans les branches semblaient nous défier. Le but de la manœuvre était de profiter au maximum de la fraîcheur matinale et de se reposer quand le soleil monterait à son zénith. Outre les mauvaises herbes, l’autre cauchemar des paysans était le soleil. Dans la savane dégarnie, le soleil brûlait à chaude vapeur les dos des paysans téméraires qui osaient défricher leurs champs, une fois passées onze heures. Mon père était un paysan envié, ses rendements étaient parmi les plus élevés du village. Ma mère et nous ses enfants constituions naturellement la main d’œuvre gratuite qui participait pleinement à maintenir le grenier familial à flot et la réputation paternelle au fil des saisons.

Aux premières lunes de ma puberté, j’ai été mariée de force avec un parfait inconnu sans avoir eu mon mot à dire. À quinze ans à peine, j’étais casée avec un homme qui avait le double de mon âge. J’ai découvert celui avec qui je devrais passer le restant de ma vie le soir de notre nuit de noce. Notre mariage a été arrangé avec mon paternel et célébré à la va-vite par le grand-frère de mon époux. Il a conclu le mariage avec mon père sans recueillir mon consentement. D’ailleurs, mon avis n’a jamais compté dans cette famille. Toutes les décisions importantes de ma vie ont été prises dans mon dos.

Un matin, effectuant mes corvées matinales, j’étais rentrée de mon septième tour du marigot, nécessaires pour remplir toutes les jarres de la maison. Ensuite, je me mis à balayer la cour et à m’occuper d’autres tâches habituelles, comme c’était le cas les matins. De son côté, ma mère préparait la bouillie de mil qu’elle servait en guise de petit-déjeuner. Je balayai ensuite les feuilles sèches tombées au pied du grand baobab à l’entrée du vestibule et des autres arbres alentours. De régulières bourrasques violentes faisaient tomber de nouvelles feuilles mortes, ce qui avait le don de me compliquer la tâche. Au loin, une silhouette inconnue se mouvait à vive allure en déchirant le manteau de brume qu’avait dressé l’harmattan. Elle pointait droit sur l’entrée de la concession paternelle perchée sur une vieille moto dont le moteur vociférait à échappement déployé. De leur côté, les poules caquetaient et leurs poussins accourraient dès qu’elles débusquaient un grain de maïs ou un ver de terre. Quant aux coqs, ils s’admiraient chanter en gardant un œil sur leur harem commun avant de fondre en bagarre. Deux éperviers, visiblement en quête de petit déjeuner, faisaient leurs premiers vols de reconnaissance au-dessus de la basse-cour. Ce qui, en plus d’agacer les poules, ravivait leur instinct de protection. Le vieux chien des voisins aboyait violemment sur l’inconnu dans la grisaille… On dit souvent que les chiens ont un troisième œil, peut-être avait-il pressenti de mauvaises intentions chez l’inconnu à moto ? En tout cas, il fut le seul à voir venir ses intentions.

L’homme venait de l’autre côté de la frontière. Quand il se rapprocha davantage, je puis l’identifier : c’était mon cousin Abdou. Il avait dû quitter Sadori dès l’aube pour arriver de si bonne heure à N’koko. Qu’est-ce qu’il pouvait bien apporter comme nouvelle ? En général, quand un membre de la branche togolaise de notre famille nous tombait dessus à l’improviste, c’était pour nous annoncer un décès, un mariage ou un baptême. Dès que nous échangeâmes les salutations, il s’empressa de me demander si mon père était encore à la maison. Il me précisa qu’il comptait s’entretenir avec lui sur un sujet de la plus grande importance. « J’espère qu’il n’est pas déjà parti au champ ? » plaisanta-t-il. Je lui fis signe de me suivre, et le conduisis à la porte de la chambre paternelle où j’annonçai l’invité avant d’aller lui chercher une calebasse remplie d’eau fraîche. Mon père l’invita à s’installer sur une peau de mouton étendue sur le sol et à partager sa bouillie avec lui. Offre qu’il ne déclina pas. Ils s’enfermèrent à deux discutant à petite voix. Quelques minutes après, mon père fit signe à ma mère de les rejoindre. À son tour, elle s’engouffra dans la chambre et tous les trois discutaillèrent longuement.

Peu de temps après le départ du cousin, nous empoignâmes houes et bassines, direction les champs. Naturellement, mon père partit en avance sur son vélo, suivi à la trace par ma mère et moi à pieds. En chemin, ma mère m’expliqua qu’Abdou était venu demander ma main pour son petit frère qui vit dans un village du côté togolais de la frontière. Elle avait été instruite pour me tenir informer de la décision paternelle de répondre favorablement à ladite demande. Fatalement, ma mère semblait se réjouir à l’idée de marier sa fille, qu’elle ne jugea pas utile de me demander si j’étais d’accord ou non. Elle savait que tant que mon père avait donné son accord, c’était couru d’avance. Le mariage était prévu pour la prochaine lune, avant celle de ramadan. J’écoutai ma mère avec beaucoup d’attention sans mot dire et continuai de marcher droit devant. Je n’étais ni heureuse, ni malheureuse à l’idée d’épouser un parfait inconnu. Etait-il beau ou moche, jeune ou vieux, riche ou pauvre, cela n’avait aucune espèce d’importance tant qu’il avait trouvé un terrain d’attente avec mon père. Qui ne dit mot consent, dit-on ? Mais j’avais été éduquée pour obéir et me taire. J’aurais pu m’enfuir. Mais où irais-je ?

Quatre semaines plus tard, une délégation de femmes venant de la frontière togolaise se joignit aux autres femmes de notre famille à N’Koko pour célébrer ce mariage sans grand faste. Un mariage dont les préparatifs se révélèrent coûteuses pour mes parents qui durent me payer toute la vaisselle de mariage du jour au lendemain. Essentiellement des ustensiles de cuisine qui furent complétés par quatre rouleaux de pagnes au titre de la dot. L’union fut scellée à la mosquée du village, là encore sans demander mon avis, et le soir venu, nous embarquâmes pour « Koumongoukan », le village de résidence de mon mari, m’expliqua-t-on.

En plus d’être un mariage consanguin, notre alliance sans amour était un mariage de déracinement. Entre peuples d’une même ethnie, la frontière établie par les colons ne freinait point les échanges. Les Tchokossi qui vivent de part et d’autre de cette frontière cohabitent en bonne intelligence depuis des siècles. Les alliances, les liens familiaux et culturels ne pouvaient être distendus par une construction aussi abstraite qu’une frontière. Un bras du fleuve Oti servait à démarquer les deux pays. Un fleuve ne divise pas, il réunit deux rives… Je fus acheminée avec bagages et chagrins, à moto puis en pirogue pour cet autre village, cet autre pays et livrée à un parfait inconnu. Un homme d’âge mûr, paysan jusqu’à l’os. Tout chez lui inspirait la terre et tout expirait l’agriculture. Il avait allègrement dépassé la trentaine et avait un appétit sexuel aussi inépuisable que sa vivacité au labour. Quant à moi, j’étais assez pudique, je n’avais pas encore entièrement perdu toutes mes dents de lait. La première nuit nous eûmes une discussion laconique. De toute façon, il n’y avait pas de place pour les mots. J’étais vierge et il était peu bavard. Le lendemain matin, le drap ensanglanté fut brandi comme un trophée. La veille encore, j’étais la petite fille dans les champs, à présent j’étais enchaînée, ligotée avec cet homme qui pourrait être mon père.

Même aujourd’hui, après douze ans de mariage, je ne suis toujours pas amoureuse de mon mari. Je n’aurai peut-être jamais le loisir de connaître l’amour. L’amour tel qu’il est raconté dans les télés novélas brésiliennes. Il s’est construit entre nous une relation de respect et d’obéissance un peu comme celle qu’il me liait à mon père. Nous sommes à des années-lumière de la passion fusionnelle qui embrase en général les cœurs des époux. Dans ce mariage de désamour et d’eau fraîche, la seule richesse fut les enfants. Dans les premiers mois qui suivirent la cérémonie, je tombai enceinte. D’ailleurs avec mon mari, nous n’avons pas perdu du temps, au bout six années de mariage, j’en étais à ma quatrième grossesse. Des trois premières grossesses nous eûmes successivement deux garçons et une adorable petite fille.

Pour chacune de mes grossesses, je me faisais suivre par l’agent de santé communautaire du village. Un homme aux connaissances médicales, somme toute, élémentaires mais d’un bon sens remarquable. La première fut de loin la plus éprouvante. À l’époque j’étais une petite fille frêle avec un ventre énorme qui, de crise palustre en crise palustre, vivait mal sa gestation. L’agent de santé souffla alors à mon mari l’idée de me faire accoucher à Mango. C’est ainsi que mon premier bébé est venu au monde au Centre Hospitalier Préfectoral (CHP) de Mango. Comme son nom l’indique, c’est le plus grand centre sanitaire de la préfecture, la prise en charge est de très bonne qualité. Le moment venu, mon mari me proposa de faire le voyage sur Mango pour habiter chez des proches parents. Après l’accouchement, comme le veut la coutume, je retournai à N’koko chez ma mère pour y passer les trois mois suivant. Un congé maternel qui intervenait traditionnellement lors de la première naissance. Durant ce stage de maternité, j’appris tout ce qu’il fallait savoir sur les nouveau-nés : l’allaitement, la diététique, le bain avec délicatesse, etc… Cette trêve conjugale a deux objectifs fondamentaux : apprendre la maternité à la jeune primipare et lui éviter une nouvelle grossesse en attendant que le cycle hormonal se remette en place. Y a-t-il plus dur apprentissage que celui de l’école de la vie ?

Un an et huit mois plus tard, mon deuxième bébé naquit au dispensaire de Sadori avec quelques complications mineures. Après le baptême du feu, on était en droit d’estimer que les choses se passeraient sans grabuge la deuxième fois. Cette grossesse semblait moins à risque, moins éprouvante que la première, donc je dus accoucher au village. Je pensais être rodée, que le chemin avait été tracé par le premier bébé et que les autres n’avaient plus qu’à l’emprunter. Une erreur que je payai cash !

Dès les premières contractions, je fus acheminée à moto vers le dispensaire de Sadori. Nous traversâmes des sentiers tortueux, des routes poussiéreuses au grand dam de mes douleurs au ventre et de mes contractions. Le voyage fut si éprouvant que je commençai à perdre les eaux à quelques encablures du dispensaire. À chaque fois que les pneus de la moto cognaient le fond d’une crevasse, j’avais l’impression de recevoir un coup de pied au ventre. Une fois descendue de la moto le pagne trempé et la scelle mouillée, je fus transportée aussitôt en salle de travail. Dans ce petit hôpital de campagne qui n’avait ni le personnel et ni les matériels du CHP de Mango, les choses se passeront-elles bien ? L’accouchement dura un peu plus longtemps et il se fallut de peu pour que je perde le bébé. La proximité des deux grossesses, m’expliqueront les médecins, était la cause de cet accouchement périlleux. Cette fois-là je l’avais échappé belle.

Un an et demi plus tard, j’étais à nouveau enceinte du troisième enfant. Les crises palustres et des douleurs dorsales refirent leur apparition. Perpétuellement malade, je ne pouvais plus vraiment m’occuper de mes deux garçons qui dépérissaient. Mon mari, pour éviter les complications, décida de ne pas prendre de risque. Il me fit accoucher à l’Hôpital de Tanguiéta dans le nord-ouest du Bénin. Un complexe hospitalier de qualité largement supérieure à tous les autres centres de soins environnants et ceci dans les 200 kilomètres à la ronde. L’accouchement se passa sans accro majeurs puisque je dus subir une césarienne. C’était une petite fille.

L’année suivante mon mari embarqua femme et petite fille, direction un village nigérian, pour travailler dans les grandes exploitations agricoles des riches rentiers locaux. Les terres lessivées de la plaine de l’Oti ne suffisaient plus à enrichir les paysans qui lui consacraient pourtant toutes leurs énergies. Beaucoup de ceux qui avaient fait l’aventure nigériane en vantait les mérites. De plus, il n’y avait pas plus bel argument qu’une maison en dur flambant neuve. La majorité des exilés agricoles construisaient des demeures en dur dans leur village l’année qui suivait leur départ. L’appât du profit était irrésistible. C’est en exil avec mon époux au Nigéria, pour travailler dans les exploitations que je tombai enceinte pour la quatrième fois. L’eldorado agricole était paradoxalement un cauchemar sanitaire, j’allais m’en rendre compte à mes dépens.

Dans ce village de fermiers, loin de toute installation sanitaire, je dus me faire accoucher par des pairs, d’autres femmes de fermiers qui avaient suivi leurs maris dans leur soif de richesse. L’accouchement se passa très mal, je perdis beaucoup de sang et je fus transportée à l’hôpital sérieusement anémiée. Le bébé y laissa la vie dans le transfert et mon calvaire commença. Les semaines qui suivirent marquèrent à jamais ma misérable petite existence. Mon organisme semblait ne plus m’appartenir. J’avais le sentiment que quelque chose dysfonctionnait : la mort du fœtus a précédé le début de l’incontinence. Je me surprenais à me pisser dessus comme une gamine de trois ans. C’était comme si j’avais épuisé mes patins durant l’accouchement, je ne pouvais plus retenir ni contrôler le débit d’urine qui s’écoulait directement de mon vagin. L’odeur était nauséabonde et je ne pouvais plus avoir de relations intimes avec mon mari. Ne servant plus à rien, je fus renvoyée à Mango par mon époux, lequel ne voulait plus s’embarrasser de ma présence devenue fort dérangeante. De retour au Togo, je passai deux mois dans ma belle-famille.

Un après-midi de vendredi, un messager vint jusqu’à moi me porter une bonne nouvelle. Un peu après la grande prière, le beau-frère Abdou rentré de Sadori passa rendre visite à la famille. Il fit un crochet par ma porte pour me relayer une information qu’il disait avoir entendue sur les ondes de la radio communautaire. Elle invitait les femmes ayant des difficultés urinaires à venir se faire dépister et prendre en charge à l’hôpital de Mango. Il me conseilla vivement d’allumer la radio et de bien tendre les oreilles au moment des avis et communiqués. En effet, le coup du sort voulait que je sois à Mango au meilleur moment. Un peu après 18 heures, la radio annonça en langue locale l’information que mon beau-frère était venu me porter quelques heures plutôt. Je venais de boucler un an de souffrance sourde et toutes mes complaintes résonnaient jusqu’à cet instant dans le vide. Je croyais souffrir d’une maladie honteuse et incurable… La providence passe parfois par de drôles de messagers pour acheminer sa bonne fortune. L’ironie du destin a voulu que ce soit l’homme à l’origine de mon mariage précoce six ans plutôt qui soit le porteur de ma nouvelle espérance. Sur le coup, je fus partagée entre tempérance et explosion de joie. Enfin, mes prières avaient été entendues ! Il faut avouer que les bruits commençaient à courir sur ma maladie dans le quartier, ce qui va de soi quand on imagine aisément que les commères vivaient dans la même cour que moi. Dans ces concessions familiales où les gens vivent les uns sur les autres, difficile de cacher une incontinence chronique bien longtemps. Ça sent si fort l’urine que l’odeur ne peut se dissimuler. J’étais devenue la risée des malveillants, l’objet de regards railleurs et parfois étonnamment compatissants. Je vivais quasiment recluse en limitant au strict minimum mes sorties. Par peur des jugements et du regard des gens. Certains regards nous renvoient à notre propre étrangeté dans un monde en perte de repères moraux, alors que d’autres nous réconfortent et nous apaisent. Sous les kapokiers où aimaient s’attrouper les femmes pour laver leur linges sales en public, ma mystérieuse maladie était devenue le sujet numéro un des conversations. Les spéculations allaient bon train sur les origines supposées de la maladie, les plus récurrentes étaient la défaillance mentale ou la malédiction. En général, ce que l’esprit humain ne peut expliquer, c’est une constante universelle, il le recouvre aussitôt d’une explication erronée voire surnaturelle. Un beau proverbe Anoufoh très révélateur décrit cette impuissance de l’esprit à travers cette exhortation : « si tu es confronté à un arbre que tu ne peux abattre, empresse-toi de l’ériger en totem ! ». Cette injonction entérine l’aveu d’impuissance et la paresse intellectuelle du corps social vis-à-vis de phénomènes nouveaux ou méconnus. Dans l’ombre du totem sont blottis la malédiction et tous les fantasmes métaphysiques. Quoiqu’il en soit, le lundi qui suivit, je me rendis à l’hôpital. Les médecins posèrent un diagnostic et me proposèrent de me recevoir à Sokodé dans les prochaines semaines pour me faire opérer. Ils prirent surtout le temps de m’expliquer en détails la cause, les symptômes et les conséquences de la maladie. Cette maladie, m’expliqua l’un des docteurs, est « clinique et a un traitement clinique ». Cette explication à elle seule suffit à battre en brèche toutes les tentatives d’explications fantaisistes qui reliaient l’incontinence liée aux fistules à une défaillance mentale ou une pseudo-colère des esprits.

Le mois suivant, je me rendis à Sokodé avec un groupe de femmes d’autres quartiers de Mango sous la conduite d’une ONG locale qui disait être partenaire de SSD. Nous trouvâmes sur place, toute une cohorte de femmes venant de toutes les régions du pays qu’on présentait aussi comme des « fistuleuses ». Par cadence de deux ou trois femmes par jours, nous passâmes toutes sous le bistouri.

Et les chirurgiens tombèrent sous le coup de la stupeur ! Après m’avoir injecté suffisamment d’anesthésiant pour me plonger dans un sommeil qui mette ma conscience en veilleuse, ils m’incisèrent légèrement au- dessus de la taille. Avec la précision d’orfèvre qui caractérise ces interventions, l’objectif de l’intervention étaient de cautériser la zone perforée par le choc de l’accouchement pour empêcher toute communication anormale entre le vagin et la vessie. Au bout de presqu’une heure d’opération, le chef de l’équipe chirurgicale fit une étonnante découverte. Il y avait, niché dans mon utérus, un corps étranger qui se trouvait être une pierre. Que pouvait bien faire cette pierre d’apparence ronde d’environ six centimètres de diamètre à cet endroit ? La question révulsa plus d’un chirurgien. Pendant que j’étais toujours dans les vapes, ils prirent l’initiative de l’extraire. Cette découverte impromptue avorta l’opération de réparation de la fistule. L’équipe prit grand soin de me recoudre et d’entamer le processus de réanimation. Fin de l’opération.

L’origine de cette pierre taraudait l’esprit des spécialistes. Ils ne pouvaient s’empêcher de penser que cela ait été introduit là dans une tentative de guérison tradithérapeutique. Ainsi l’imputèrent-ils à un charlatan qui a voulu jouer aux apprentis chirurgiens. Cette hypothèse recueillit l’assentiment général de ceux-ci. À leurs yeux de praticiens chevronnés de la médecine moderne, l’hypothèse d’une intervention mystique ne semblait pas plausible. Il fallait donc attendre mon réveil pour écouter mon explication qui fixerait définitivement les uns et les autres. Le soir tombant, ils durent remettre l’explication au lendemain. Je ne serais pas réveillée à temps pour la grande mise au point le soir même. Il faudrait d’abord que je me remettre des doses d’anesthésiant qui me donnaient encore le vertige et la sensation de planer.

Le jour suivant, un peu vers 9 heures, je reçus la visite de la doctoresse qui avait pris en charge mon opération. Sa soif de comprendre l’origine du passager clandestin retrouvé dans mon utérus était restée intacte. Elle voulait certainement être fixée pour satisfaire sa curiosité scientifique où pour chasser l’hypothèse d’un phénomène surnaturel. Elle prit une chaise et s’assit près de moi, elle me montra sur un plateau l’objet de sa curiosité. Elle engagea alors la discussion avec moi sous l’assistance d’un traducteur.

_ « Madame nous avons retrouvé cet objet dans votre utérus. Est-ce que vous pouvez m’expliquer ce qu’il faisait là ? Pourquoi l’avoir mis là-dedans, si tant est que c’est vous qui l’avez fait ? ».

Sans détours, je lui expliquai que c’était le résidu de l’une des nombreuses tentatives infructueuses entreprises par mon mari pour me soigner alors que je vivais encore au Nigéria. Nous avions eu recours à plusieurs potions et tisanes aux vertus vendues comme hautement thérapeutiques. Mais ce ne fut que de la poudre aux yeux. C’est alors que nous fîmes la rencontre d’une guérisseuse réputée qui me fit suivre beaucoup de séances de délivrance, en vain, pour finir par introduire cet objet là où vous l’avez sorti.

Elle resta bouche bée d’étonnement et grimaçant de stupeur par mon récit… Mais dans sa tête de doctoresse, on pouvait sentir bouillonner et se bousculer des tonnes de questions concernant les conditions de cette implantation, les mesures d’hygiène, les dégâts que cela a pu créer, etc… Elle devait imaginer que l’omission de ce gros détail n’avait rien de fortuit. Elle ne pouvait refléter qu’une tentative de l’esprit de fuir le souvenir douloureux en tentant de le gommer, me rassura-t-elle. En psychanalyse, cela s’appelle l’amnésie partielle, c’est un mécanisme de défense de l’esprit contre les souvenirs traumatiques, conclut-elle.

La doctoresse me fit alors le point sur ma situation thérapeutique. Elle m’expliqua que l’intervention n’avait pas pu atteindre l’objectif initial et qu’une deuxième intervention serait nécessaire pour atteindre la fistule. En bref, je n’étais pas encore sortie de l’auberge, en plus je devais revenir à Sokodé dans deux mois pour subir une nouvelle opération. Au bout de deux semaines de convalescence, je regagnai Koumongoukan revoir mes enfants qui poursuivaient leur scolarité au village. Le temps passa très vite. C’est souvent le cas quand on compte les jours et qu’on a hâte qu’un jour chasse l’autre…

En décembre, je suis revenue à Sokodé pour la seconde opération qui s’est plutôt bien passée. Au début, je n’estimais ne pas être complètement guérie parce que l’urine continuait à couler. J’ai alors interpellé, sur le sujet, les médecins qui m’ont rassurée avec de solides arguments. Ils m’ont rassurée que sur le plan physiologique l’intervention avait colmaté la fistule, il ne restait plus qu’à m’appliquer lors des séances de rééducation pelvienne. La rééducation, c’est l’autre paire de manche. Elle consiste en une série d’exercices de contraction de la région du bas-ventre. Le but de la manœuvre est de remuscler la vessie pour restituer à la cavité musculaire réparée, sa pleine fonction de rétention et de miction de l’urine.

Aujourd’hui à 25 ans, je songe sérieusement à arrêter de faire des enfants. Dès mon retour, je vais en discuter avec mon mari. J’ai échangé avec les médecins des meilleures méthodes de contraception qui nous mettraient à l’abri d’une nouvelle grossesse. Je vais surtout rentrer m’occuper de mes trois enfants qui ont considérablement grandi. L’aîné de mes fils passe en classe de CE1, le second garçon fait sa première rentrée. Quant à ma petite dernière, je ne compte pas l’abandonner à la sous-école du village de Koumongoukan car c’est une école qui n’élève point l’esprit mais qui exploite les jeunes enfants. De surcroit, les enseignants médiocres et sans scrupules les utilisent pour entretenir leurs champs au lieu de leur apprendre à lire, écrire et compter. Je ne pense pas que mes fils et ma fille aient un avenir scolaire dans ces conditions. À moins qu’ils ne quittent la ferme pour étudier dans une grande ville, je doute qu’ils fassent de longues études. Mais à défaut, je me contenterai, pour ma fille, de m’assurer qu’elle apprenne le métier de couturière. Les garçons deviendront invraisemblablement, des cultivateurs comme leur père. Ainsi va la vie à la ferme !