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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

CHAPITRE I :  TRAVAIL - UNE VIE QUASI-NORMALE

Je m’appelle Agbéssi, je viens de Tchèkpo-Djigblé. J’ai 30 ans et j’ai un fils adolescent. J’ai été interdite d’école par un père qui voyait dans l’école du Blanc un instrument de perversion des esprits féminins. La seule école que j’ai fréquentée avec assiduité fut celle de la vie et mes seules classes furent les huttes dans les fermes du Yoto. Mon père a toujours pensé que la scolarisation était un truc d’homme. Pour devenir une bonne épouse, il fallait maîtriser l’art de faire du bon gari tout blanc, être une bonne paysanne obéissante à son homme, disait-il. Originaires de Vogan, mes parents, authentiques paysans du sud du pays, ont choisi le cadre pittoresque de Tchèkpo pour vivre du travail de la terre. La plaine du Yoto, vaste étendue plane de terre de barre rouge gorgée de soleil, est très fertile et nappée d’un couvert végétal de qualité. Il avait planté plusieurs variétés de palmiers à perte de vue dans les champs. Le mode de vie fermier dans toute sa quintessence séduisait de nombreux aventuriers en quête d’une vie rustique. On vivait à la ferme à plein temps, dans un confort dérisoire mais personne ne s’en plaignait. Il faut avouer que cette vie avait aussi ses bons côtés. Parmi ceux-ci, la récolte du vin de palme au petit matin, le meilleur moment de la journée. Il y avait souvent dissimulé sous des touffes d’herbes, des troncs écorchés de palmier d’où coulait le précieux breuvage. Beaucoup de paysans en buvaient pour se désaltérer, et d’autres préféraient le fermenter pour en tirer le célèbre sodabi. Au bout d’un procédé complexe dont chacun cachait jalousement sa recette, le vin de palme était mélangé à d’autres substances pour obtenir un spiritueux d’une transparence laiteuse. Une boisson revendue à prix d’or à des distributeurs qui inondaient ensuite les marchés et les bistrots en villes. C’était une ivresse de vie. Vivre sous l’emprise de l’alcool et de poudre de tabac soulageait du poids d’une vie fermière d’une pesanteur écrasante.

Dans ma famille, point de sodabi, nous nous étions spécialisées dans la transformation du manioc. Ce tubercule sert à la fabrication du gari et du tapioca que nous allions vendre à Vogan les jours de marché. J’ai passé mon enfance à cheval entre les silences du monde des fermiers et la cohue des marchés citadins. Des journées harassantes à cuire le gari à la chaleur du bois de chauffe dans des fermes grouillant de reptiles et autres insectes. La passation de témoin avec ma mère s’opéra graduellement. Ma mère m’a appris toutes les subtilités et le savoir-faire des femmes du Yoto dans ce qu’elles ont de touche particulière dans l’art de faire le gari. J’ai appris le labeur au gré des coups d’humeur de mon père qui passait toutes ses journées sous l’empire des vins et liqueurs de palme. Mis à part ces désagréments, j’ai eu une enfance joyeuse et typique d’une fermière.

J’ai fini par quitter le cocon familial pour me marier avec un paysan de la même région. Proches des yeux, proches du cœur. Tous les deux fils de paysans, à quelques lieux l’un de l’autre, nous finassâmes par nous amouracher. Ce ne fut qu’une question de temps avant que nous ne tombâmes amoureux. Nous avons aujourd’hui un grand fils que nous avons nommé Basile. Il a étudié jusqu’à la lisière du Collège sans y parvenir. Il a essuyé plusieurs échecs à l’examen du CEPD. Aujourd’hui, il est revendeur de friperie à Tsévié. Basile c’est ma fierté, mon réconfort, sur ses épaules reposent tous mes espoirs.

Depuis dix ans, je souffre en silence d’un mal qui n’a pas de nom, là d’où je viens. Dix ans de fistule, dix ans d’un chemin de croix solitaire et d’une souffrance sourde. Basile n’est pas vraiment fils-unique, ce sont les circonstances qui en ont décidé ainsi. J’ai eu aussi trois autres enfants à la suite qui sont tous morts dès le bas âge. Les deux premières grossesses ont été portées à leur terme à Tchèkpo-Dédékpoé dont celle de Basile. La prise en charge dans les centres de soins de campagne n’a rien à voir avec la rigueur que je connaîtrai plus tard dans des centres mieux équipés en hommes et en matériels. En effet, à la naissance de mes deux dernières filles, avec mon mari, nous avions fini par échouer à l’hôpital d’Afagnan. Mais nous nous sommes pris sur le tard. C’est très éprouvant pour une femme de perdre coup pour coup trois bébés sur des tables d’accouchement. Avec le recul, je me rends compte que l’observance des consultations et soins prénataux auraient pu sauver mes pauvres bébés. La dernière grossesse s’est terminée par une césarienne, après avoir tenté vainement d’accoucher dans le dispensaire du village... À notre arrivée à Afagnan, il était une nouvelle fois trop tard. Après une semaine d’hospitalisation à Afagnan, retour à Tchèkpo avec un début d’incontinence qui devint chronique au fur et à mesure…

Je n’ai souffert d’aucune espèce de discrimination. Dans nos fermes isolées, les habitats dispersés ne facilitent pas les contacts sociaux et leurs cortèges de stigmatisation qu’on peut imaginer. Personnellement, je prenais des mesures d’hygiènes drastiques. J’étais devenue un bébé obligé de mettre des couches pour parer aux fuites intempestives d’urine. J’ai très bien su dissimuler ma maladie durant les dix dernières années.

À l’hôpital d’Afagnan, un des centres hospitaliers les plus performants du sud-est du pays, mon mari et moi avons investi nos maigres économies pour stopper l’incontinence. Bien qu’à l’abri de toute stigmatisation et bénéficiant du soutien de mon mari, c’était désobligeant de vivre avec une incontinence. Les médecins nous ont prescrit alors des traitements qui ne m’ont apporté aucune d’amélioration.

En fin de cette année, nous eûmes vent, par le biais d’une ONG locale, d’une campagne qui se préparait à Sokodé pour venir en aide à des femmes souffrant de fistules. Elle nous fit faire des écographies à l’hôpital de Tsévié pour confirmer le diagnostic et nous programma pour la campagne de décembre. Mon mari qui est l’agent de santé communautaire attitré du village m’a accompagnée à Sokodé pour me faire réparer. Malgré quelques difficultés à uriner, la machine redémarre… L’opération est un succès.