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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

ÉPILOGUE

LA CUISINIÈRE

Clac ! La poignée de la porte se tourna et la cuisinière fit son entrée dans la petite salle de garde. Elle tomba sur le petit groupe de femmes en pleine conférence. Le silence s’abattit brusquement sur la salle comme prise de froid. Les mots avaient comme gelé dans la bouche des femmes qui quelques secondes plus tôt se montraient prolixes. Elles faisaient la tête pudique des personnes interrompues sur le coup d’une action discrète. L’intruse s’excusa de son irruption soudaine, expliqua qu’elle était venue pour débarrasser la salle des plats du soir.

Il y a trois heures, elle dirigeait d’un gant de velours la cuisine du village des accompagnants. C’est une cuisinière talentueuse, son obsession du détail assure la succulence de ses plats. Et les pensionnaires raffolent de sa cuisine. Et quand elle fait sa cuisine, c’est tout un spectacle.

Assise sur un parpaing, elle agitait frénétiquement un éventail sous les deux foyers surplombés par deux grosses marmites aux fonds noircis, bouillonnant sur un feu de charbon de bois. À l’intérieur d’un des énormes récipients, marmonnait une sauce d’arachide et dans l’autre, de la pâte de riz zozotait. Le visage et la peau noyés dans une rivière de sueur, à l’instar des autres cuisinières, semblaient recouverts d’une crème écran total. C’est une femme aux formes arrondies et d’un embonpoint qui contrastaient avec les silhouettes fines des autres cuisinières. Elle raclait délicatement le fond d’une grosse casserole en cuivre.

Le crépuscule pointait déjà le bout de son nez à l’horizon, ce sera bientôt l’heure du repas du soir. Accroupies sous la dizaine de foyers vissés sur le sol en dur, les femmes du village des accompagnants s’affairaient à couper des légumes verts et à pétrir des farines de maïs. Elles cuisinent le repas du soir pour les pensionnaires du bloc opératoire. En général, ce sont de proches parents qui ont accompagné une malade pour se faire soigner. Des senteurs et des recettes, aussi diverses que les cultures culinaires issues de tous les horizons, étaient réunies à cet endroit. On pouvait deviner à l’odorat que tel plat aurait un meilleur goût que tel autre.

De son côté, la femme ronde découpait avec dextérité une papaye qui sera servie au dessert. Chef d’orchestre de la cuisine, elle a à charge de nourrir toutes les femmes en convalescence dans les salles de garde. Employée par l’ONG SSD, elle est rémunérée pour s’occuper de la cantine. Ancienne fistuleuse, elle tenait à faire ce boulot par reconnaissance à l’ONG et aussi pour se faire un peu d’argent. Si l’opération est une paire de manche, l’autre est la réinsertion socio-économique des femmes. Le prix de l’indépendance vis-à-vis des traditions et des structures sociales oppressantes pour les femmes est un travail qui assure leur autonomisation. Cette brave femme l’a compris, elle a décidé de s’en sortir par elle-même pour ses enfants.

Une dizaine d’assiettes en aluminium étaient disposées sur un plateau, remplies les unes après les autres de boules de pâte baignant dans la sauce grasse d’arachide. Elles étaient ensuite acheminées vers les salles de garde et distribuées aux malades. D’un sourire ostensible et d’une générosité poignante, la brave cuisinière s’assure que chaque pensionnaire reçoive son plat. Aussi faisait-elle le tour des deux chambres de garde pour veiller à ce que cela soit fait comme il se devait.

Elle tomba sur la petite colonie de femmes de la petite salle de garde en pleine séance de confession nocturne. Cela attira son intention. Les plats servis dans la petite salle de garde n’avaient même pas encore été entamés par les six femmes en thérapie collective. Qu’est-ce qui pouvait si bien occuper ces femmes au point de retarder leur repas du soir ? Intriguée, elle s’installa sur un lit à côté de l’une d’elles et demanda des explications. On lui expliqua le protocole thérapeutique artisanal en cours d’exécution. Elle tombait à pic puisque nos six braves femmes abordaient une étape cruciale : la vie d’après. La vie après les opérations de réparation. La mécanique de leurs vessies avait été cassée en partie à cause de leur soumission à la société. Elles étaient parvenues à la conclusion que le prix de la libération des femmes de l’emprise masculine était l’autonomisation financière. Elle seule pouvait leur assurer respect et dignité vis-à-vis de leurs hommes.

La cuisinière en chef se proposa à son tour de raconter son histoire. Elle avait été opérée trois ans plus tôt, au CHR de Sokodé, en 2012, lors de la première campagne financée l’UNFPA. Son parcours typique donnait à voir sous un autre angle la reconstruction sociale post-fistule. À 38 ans, elle est venue au monde à Alhéridè, aux pieds de la majestueuse Faille d’Alédjo. Avant peut-être de goûter à la crise de la quarantaine, elle avait toujours mal à son enfance. Des enfants malheureux font parfois de piètres adultes, dit-on.

Jeune orpheline à dix ans, elle fut élevée par sa grande mère paternelle. Elle était fille unique d’un père mort trop jeune, et dont les autres enfants n’avaient pas non plus survécu. Elle vécut ses premières années avec le sentiment d’être une rescapée. La vie ne lui épargnera cependant aucun malheur. Elle rêvait d’école publique, d’une vie normale comme tous les enfants de son âge. Mêmes si ses pleurs ne ramèneront jamais à la vie ses parents, elle fondait de bons espoirs dans sa nouvelle vie de pupille de sa grand-mère. Malheureusement, pour sa grand-mère, l’école est réservée aux seuls garçons. Pour les filles, il ne restait que l’école coranique pour apprendre à être une épouse docile comme le recommande l’Islam. Elle y apprendra à lire à l’envers les codes indéchiffrables d’une domination masculine qui relègue les femmes au second rang. Les dés étaient pipés dès le départ.

Ballotée de parent en parent, elle finit par quitter son village natal pour la ville. À Kara, elle habita chez son oncle paternel qui faillit de peu l’inscrire en apprentissage de couture. Il fut découragé par son épouse qui préféra faire d’elle une bonniche maison. Par la suite, commença pour elle une carrière de domestique, femme à tous faire : cuisine, lessive de la maisonnée, vaisselle, etc…

 

LA PIONNIÈRE

Je m’appelle Sérifa et je suis mariée à Sokodé à un homme doublement plus âgé que moi. Un mariage forcé et sans amour avec un homme d’âge mûr. Dès le départ, mon couple partait avec ce double handicap. J’ai résisté de toutes mes forces à ce mariage. Il resta non consommé pendant un an et demi. À force d’être harcelée, je finis par me laisser aller et nous eûmes deux enfants. Avec mon vieux mari, je ne restai pourtant pas longtemps.

Je me séparai par la suite du vieux pour vivre au Nigéria, où j’ai rencontré un nouvel homme. Nous eûmes une belle idylle. Ce furent des moments de pur bonheur. Je tenais ma seconde chance dans la vie. Un nouveau départ dans ma vie sentimentale, un nouveau pays où tout allait pour le mieux financièrement. Une nouvelle grossesse intervint très tôt, mais l’accouchement de ce troisième bébé se passa mal. Au bout de 72heures d’un long et pénible travail, je perdis le bébé. Le dispensaire me renverra à la maison à la merci des marabouts du coin. Je vécus dix ans au Nigéria avec la fistule. La maladie fut dissimulée habillement. Je mettais des couches quotidiennement, observant une hygiène stricte alors que j’exerçais le métier de blanchisseuse à domicile.

Malade, je finis par rentrer du Nigéria. Je retournai avec mon vieux mari pour rester près de mes enfants et m’abstins de toute relation charnelle avec lui. J’étais revenue pour mon fils et ma fille mais aussi parce que je n’avais nulle part d’autre où aller. Notre couple vit depuis sous-tension ; mon vieux mari voudrait que j’honore mon engagement conjugal au lit. Un véritable casse-tête de tous les jours. Je suis traumatisée à l’idée de ravoir des rapports sexuels par peur de retomber malade.

J’ai appris l’existence du dispositif de prise en charge mis en place au CHR par le biais d’une des radios FM de la ville de Sokodé. L’annonce en langue locale précisait l’installation d’une organisation dont la mission était de sauver et de réparer des femmes victimes d’incontinence subséquente à l’enfantement. Par la suite, j’ai rencontré le personnel accessible de SSD. Leurs médecins ont posé puis confirmé le diagnostic et réalisé la prise en charge chirurgicale en 2012. C’était la première campagne Fistule Togo dans la région centrale, au CHR de Sokodé.

Aujourd’hui, j’ai totalement recouvré ma santé. Le bonheur conjugal n’est pas pour bientôt, je résiste toujours à succomber aux sollicitations de mon mari. La peur d’une récidive sans doute, l’effroi d’une nouvelle grossesse accidentée m’empêche d’avoir une vie normale. Plus que physiologique, le blocage est à présent psychologique.

Guérie, j’ai entrepris de petits commerces mais difficile de réussir une activité sans capital. J’ai vécu de la solidarité familiale qui s’amenuise avec les années. À l’avenir, je rêve de monter un commerce de revente de pages. En attendant, je travaille comme contractuelle dans la cantine du village des accompagnants de l’ONG SSD. Une chance incroyable. J’y travaille pour me faire des économies pour pouvoir me lancer. Ce travail me permet aussi d’occuper mon temps libre et de me rendre utile aux femmes victimes de cette calamité.

Je pense fondamentalement qu’il faut trouver un moyen de venir en aide à nous autres femmes guéries de la fistule obstétricale. La seule façon de nous arracher des griffes de la misère et de la soumission servile à nos maris, c’est de trouver une activité génératrice de revenus. Chacune des femmes que j’ai pu croiser ici est une battante, mieux une survivante. Cette énergie particulière qui caractérise les fistuleuses a besoin d’un coup de pouce pour les libérer des chaines invisibles de la vulnérabilité et de l’asservissement.