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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

INTRODUCTION

Dédicace

A ma mère, ma force et mon moteur.
A toutes les celles qui donnent la vie
au péril parfois de leurs vies.

 

Préface

Un frisson à couper le souffle. Un frémissement qui prend aux tripes. Le bruit des pages qui se tournent à la poursuite des personnages, et les dédales de vies d’une crudité qui fait froid dans le dos. Voilà ce que j’ai ressenti en lisant ce livre-témoignage. Un récit qui questionne et ébranle le confort de nos petites vies bien rangées. Une piqûre qui nous rappelle combien nos certitudes ne sont que des montagnes de sons livrés aux vents des tempêtes du destin.

Un récit d’une humanité bafouée par la précarité du quotidien et la fragilité des liens. J’ai apprécié le style de l’auteur et son attachement à éviter de noyer le récit dans un vocabulaire trop excessif et caricatural. J’ai aimé me laisser porter par sa prose apaisante dont la légèreté et la fluidité rendent supportable la violence du récit.

J’y ai croisé des personnages attachants. Entrainé par le torrent de souffrance qui coulait des pages de ce récit terrible, j’ai ouvert sans le savoir ma porte à ces femmes debout comme des statues de bronze. J’ai ressenti tour à tour indignation, culpabilité, gêne et devoir d’assistance. La fatalité se nourrit de l’inaction des hommes de bien.

Une gêne, mêlée à de l’empathie, qui rappelle l’urgence d’agir pour ces femmes. La vérité de ce livre, c’est qu’il raconte une histoire vraie, donc proche et dont le scénario s’écrit sous nos yeux dans l’indifférence générale. L’ignorance de la maladie dans l’opinion publique amplifie vraisemblablement l’insensibilité générale à la douleur de ces femmes. Et pourtant, la fistule obstétricale fait des ravages dans nos sociétés africaines. Elle semble une maladie des pauvres et des pays pauvres parce qu’elle a disparu sous les latitudes des pays riches et développés.

La fistule obstétricale bien qu’elle constitue l’une des plus graves affections liées à la grossesse n’est reconnue que depuis peu sur le plan international. Les actions combinées de partenariats menés au cours de ces dernières années ont permis d’attirer l’attention du monde sur la problématique.

Sur le plan mondial, en 2001, l’UNFPA, la Fédération internationale des gynécologues et obstétriciens et le Programme de prévention de la mortalité et de l’incapacité maternelle de l’Université Columbia (AMDD) ont convoqué la première réunion d’experts avec pour principal objectif d’encourager l’intervention au niveau international, de sensibiliser au problème et de réfléchir sur les stratégies et mesures propres à prévenir, et traiter la fistule obstétricale, en particulier en Afrique.

Dans cette même optique, un consensus s’est dégagé entre les acteurs au sujet d’une stratégie concertée visant à prévenir et traiter la fistule en Afrique subsaharienne au cours d’une deuxième réunion qui est tenue en 2002.

En 2003, suite à cette deuxième réunion, l’UNFPA a lancé une campagne mondiale d’élimination de la fistule obstétricale en tendant à la rendre aussi rare en Afrique, en Asie qu’en pays développés.

Cette campagne pour éliminer des fistules obstétricales favorise une approche intégrée, qui situe les programmes de lutte contre la fistule dans le cadre plus général de la maternité sans risques et de la santé reproductive.

En 2005, l’UNFPA a mis en place un groupe de travail chargé de l’élaboration de la stratégie régionale africaine pour l’élimination des fistules obstétricales conformément à trois points d’intervention stratégiques que sont : prévention, traitement et réinsertion.

Au Togo, la problématique de la fistule obstétricale est complexe car les mesures de prévention et de traitement sont connues, mais ne sont pas toujours accessibles à toutes les femmes pour des raisons diverses ; mais il y a une réelle volonté politique au sommet de l’Etat qui s’est manifestée à travers le financement de deux campagnes nationales de réparation des fistules obstétricales par le Chef de l’Etat en 2011 et en 2012. Depuis lors, il y a un regain d’intérêt pour la prise en charge des fistules obstétricales au Togo avec l’implication de la partie gouvernementale, des partenaires techniques et financiers dont l’UNFPA, la Communauté Economique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), la société civile. Pour ce faire, le CHR de Sokodé a vu ses capacités renforcées et rendues opérationnelles à cause de sa situation géographique qui le place au cœur de la région où la prévalence des fistules obstétricales est élevée. Ce centre de référence national a accueilli plusieurs campagnes de réparation chirurgicale.

En effet, les activités menées de longues dates par l'UNFPA dans le cadre de programmes visant à réduire la mortalité et la morbidité maternelles le placent dans une position privilégiée pour relever le défi de la fistule obstétricale. En outre, cette affection touche à pratiquement tous les aspects du mandat du Fonds, notamment la santé et les droits à la santé en matière de reproduction, l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes et la santé des adolescents en matière de reproduction.

Alors qu’attendre d’un livre consacré à la fistule obstétricale ?

En l’ouvrant, je l’avoue, je pensais entrer dans l’univers funeste d’un hôpital et dans la misère d’une littérature maladive. Je me suis retrouvé à lire un éloge à la femme togolaise, une ode à la vie paysanne.

Ce texte vif a été écrit pour sensibiliser l’opinion à cette maladie qui détruit des vies et brise les familles. C’est un livre que j’invite à lire, à lire entièrement, à faire lire et relire. Malgré toutes les meurtrissures qui s’en dégagent, c’est un livre étonnamment optimiste. Chacune des histoires se solde par une fin heureuse.

Pour finir, je dirais que ce livre décrit avec lyrisme et réalisme sans verser dans le morbide, des parcours de femmes sinistrées par la fistule obstétricale. Ce livre est un manifeste de combat. Lisez-le et armez vos consciences. Fourbissez votre indignation et ensemble montons au front pour éradiquer la fistule obstétricale au Togo.

 

 

Tchabinandi KOLANI YENTCHARE

Ministre de l’Action Sociale, de la Promotion de la

Femme et de l’Alphabétisation du Togo

 

À PROPOS

Ce livre est une compilation de témoignages, à la fois bouleversants et édifiants, librement mis en récit sous le titre de : SEXE FAIBLE, MAILLON FORT : témoignages de survivantes des fistules obstétricales. Dans les lignes qui vont suivre, le narrateur prend ses aises avec la vérité des vécus, en grossissant parfois ses traits pour la rendre plus ou moins tragique, ceci afin de coller à l’exigence de l’écriture romanesque qui est en prise directe avec le réel. Retranscrire sans travestir, raconter sans dénaturer, restituer avec honnêteté en respectant l’authenticité du vécu singulier de chacun des personnages, tel est ainsi défini l’objectif de ce projet d’écriture. Ecouter et retranscrire des vies au lieu de raconter des histoires au risque d’édulcorer les vécus, tel est l’épreuve didactique assignée à ce récit. Le choix de la formule du livre-témoignage répond à la nécessité de mettre en lumière l’aspect psychosociologique et l’expérience intime de la pathologie chez les femmes qui en sont victimes. Il est également question de mettre le doigt sur les marqueurs, les indicateurs concordants qui permettent d’esquisser le portrait-robot de la fistuleuse-type.

Selon le site internet de l’UNFPA: « une fistule obstétricale s’entend comme une lésion résultant de l’accouchement qui a été relativement négligée, malgré son impact destructeur sur la vie des adolescentes et des femmes. Elle est généralement causée par un travail prolongé et difficile, parfois plusieurs jours, sans intervention obstétrique pratiquée en temps voulu, généralement une césarienne, pour mettre fin aux pressions excessives exercées par le fœtus sur l’organisme de la femme. Les effets sont souvent dévastateurs : le bébé meurt dans la plupart des cas et la femme souffre d’une incontinence chronique ». (www.unfpa.org)

Il s’agira de comprendre la question des fistules obstétricales dans toute sa complexité en explicitant les mécanismes qui la sous-tendent. Ce sera une plongée en apnée dans l’univers peuplé de misères, de solitude et d’espérances de ces femmes souffrant ou ayant survécu aux fistules obstétricales. Le style romanesque de par sa nature psychodramatique, emprunte aux sciences du comportement les techniques de séquençage psychologique qui donnent de l’épaisseur aux êtres qu’il met en scène en ayant directement accès au siège de leurs sentiments, en entrouvrant un angle de vue sur l’âme, l’affect et la réalité psychosociologique des personnes-personnages. Cela s’observe dans le choix même des témoins, anti-iconoclastes à souhait et souvent conditionnés par une éducation patriarcale fort contraignante. Ils sont les reflets d’une certaine programmation sociale des individus. Des femmes nées pour ne devenir que des femmes ! Des femmes aux prises avec le mythe de leur féminité - déconstruit par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe - et le pouvoir masculin aliénant. Des femmes dépositaires du sexe dit faible. Des femmes socialement programmées pour remplir une fonction sociale, à l’arrière-garde du train du progrès social qui remodèle depuis des décennies les sociétés africaines en général et la société togolaise en particulier. Si le monde rural en Afrique subsaharienne est une zone très fertile avec une fécondité beaucoup plus dynamique que dans les grands centres urbains, il est paradoxalement une zone grise où les indicateurs de bien-être familial et de santé de la reproduction sont souvent dans le rouge avec un faible niveau de scolarisation surtout chez les jeunes filles, un fort taux de déperdition scolaire, de mariages et de grossesses précoces. Généralement, dans ces localités on observe une liaison fatale de deux faiblesses : le manque cruel d’équipements dans les structures sanitaires et la faible exposition des femmes aux discours et aux moyens de contraception. Les fistules obstétricales sont la conséquence irrésistible de la conjugaison de la somme de ces faiblesses structurelles, qui se résorbent progressivement à la faveur de politiques publiques volontaristes et du soutien des organismes techniques et financiers de coopération. Le gâchis humain provoqué par les fistules obstétricales se chiffre entre 50 000 et 100 000 femmes victimes chaque année à travers le monde. On estime à 2 millions le nombre de femmes atteintes en Afrique subsaharienne et en Asie. En 2010 au Togo, on recensait 250 femmes souffrant de la fistule et l’enquête MISC4 a révélé que la prévalence est estimée à 0,03% (soit 3 cas sur 1000 accouchements) dans les tranches d’âge comprises au-dessus de 15 ans. Cette hécatombe de bout de chaîne pourrait être évitée avec une politique de scolarisation féminine plus vigoureuse, des campagnes de prévention plus musclées et un renforcement des structures sanitaires en amont. Au-delà du volet prévention, l’UNFPA est très en pointe, depuis 2003, dans le combat pour l’élimination des fistules à travers le monde qui couvre la réparation de femmes victimes. Au Togo, le Centre Hospitalier Régional de Sokodé, sous la houlette de l’UNFPA, des autorités sanitaires du pays et de l’ONG SSD, est le pôle d’excellence où se pratique la chirurgie de réparation des fistules depuis 3 ans. Avec des résultats très encourageants, depuis 2010, plus de 300 femmes ont été opérées.

Ce livre-témoignage plonge les lecteurs de plain-pied dans le quotidien, le parcours, les aspirations, les rêves secrets, la souffrance intime, les espoirs et les désillusions de ces femmes avec pour décor le CHR de Sokodé. Bref, le livre rend à ces femmes leur humanité parfois déniée par la société. C’est un récit vivant, une fresque peuplée de personnages, de parfums, de senteurs, de lieux, de visages et de caractères pour mettre en relief la vie ordinaire de femmes de courage et de combats. De mères-courages, de femmes survivantes et fortes! À travers le prisme des mots, percer la bulle de ces femmes démunies mais généreuses, souvent condamnées pendant longtemps à la souffrance en silence. Des femmes d’amour qui se sont déchirées dans leurs chairs comme du textile bas de gamme importé de Chine en donnant la vie. Suivant le mercure des saisons, la tradition les cantonne à jouer les seconds rôles. Oppressées par le patriarcat qui s’échine à les aliéner, rabaisser et enchaîner sous le fardeau asservissant de millénaires d’us et coutumes, les femmes se tordent de douleurs, se courbent sous des pesanteurs et se cassent sous le poids des fagots noués par codes et rôles sociaux déséquilibrés. Souffre-douleur d’une société rurale dominée de la tête aux pieds par les hommes et les pères. La femme dans un tel contexte remplit le même rôle qu’une poule pondeuse qu’on élève pour pérenniser le groupe, la communauté. Et les enfants, les fruits des entrailles des mères, sont juste de la “chair d’œuvre’’ : mi-main d’œuvre et mi-chair à canon pour travaux champêtres. De terres ingrates et arides, d’hommes scélérats et avides. La société traditionnelle comme un organisme vivant crée et perpétue un ordre social inégalitaire qui musèle l’expression féminine.

La fistule, sus-explicitée, est une blessure physique charnelle et intime, une fracture psychologique et sociale. Les chirurgiens et les kinésithérapeutes s’occupant de l’aspect somatique et physiologique de la maladie, il revient aux mots et à la littérature d’exorciser les blessures sociales invisibles, infligées indûment à ces femmes. Il revient aux mots de rendre à ces femmes leur lettre de noblesse, de les resituer à leur juste place dans l’ordre social, celui de mères des nations, maillon fort de nos sociétés. L’objectif ultime de ce livre est de braquer les projecteurs sur la situation des fistuleuses pour provoquer un électrochoc dans l’opinion publique, de mettre en lumière le travail des ouvriers de l’ombre qui s’effectue dans le domaine de la lutte contre cette maladie. Il s’agit également de saluer l’effort du Gouvernement, de l’UNFPA et des autres partenaires techniques et financiers qui alimentent ce travail à la chaîne de solidarité qui permet de réparer des destins brisés par cette terrible morbidité.
 

AVIS AUX LECTEURS

Ce livre n’est pas une collection de verbatim des entretiens de l’auteur avec les héroïnes de l’histoire, ce n’est ni un roman médical, ni une œuvre de fiction. Il est basé exclusivement sur des témoignages récoltés avec des techniques d’investigation qui sont à la confluence des méthodes du journalisme et de la sociologie. Cependant, le texte qui va suivre, emprunte au verbatim le souci d’une certaine fidélité aux témoignages et au roman l’art de construire un imaginaire, de nouer une intrigue et de fabriquer des décors pour les animer.

Ce livre n’est pas une simple compilation de biographies emboitées les unes dans les autres. Ce serait risquer de tomber dans la caricature que de prendre le risque de forcer les traits quand la réalité rattrape et outrepasse la fiction. La biographie est par essence subjective, elle ne reste que le point de vue d’un auteur. En plus, les mots sont parfois perfides, ils trahissent souvent involontairement le sens des choses. Il serait très prétentieux de dire de ce texte, d’une redoutable crudité, qu’il retranscrit mot à mot une histoire entièrement vraie. C’est pourquoi, à un certain seuil du tragique, la vérité devient illusoire voire dérisoire.

Ce livre est un miroir déformé de la réalité, parce que l’ambition de l’auteur était moins d’écrire des biographies, de tirer des portraits que de réaliser une photographie de groupe des femmes malades de fistule obstétricale. Le fil rouge de ce travail littéraire était de s’attacher à tirer le portrait général des femmes, venant de tous les recoins du pays, croisées au CHR de Sokodé. L’objectif est que chaque femme togolaise souffrant de cette terrible affection puisse s’y mirer et s’y reconnaître. Que les lecteurs, également, y trouvent une clé d’entrée dans l’univers sinistré de la fistule obstétricale.

Ce livre est un récit librement inspiré de faits et de parcours réels. La liberté s’entend ici comme le refus de l’enfermement dans un huis clos avec des témoignages bruts. La liberté s’entend ici comme une ouverture du texte aux vents des éléments pour l’enrichir de la diversité du monde. La liberté s’entend ici comme une certaine renonciation à une quête de vérité absolue des vécus. La liberté dans ce contexte fait bon ménage avec les infidélités aux syntagmes du langage ou à la syntaxe des témoignages.

Ce livre est un récit romancé qui s’étend sur deux chapitres : le « Travail » et le « Délivrance », comme les deux phases de l’accouchement. La référence aux étapes de la parturition n’est pas fortuite, elle montre à quel point la fistule obstétricale est un attentat contre la maternité.

Le premier chapitre est une retranscription fidèle des témoignages des six femmes interrogées pour réaliser ce livre. Les entretiens ayant été réalisés en langues vernaculaires (Mina, Kotokoli et Tchokossi), ils ont été traduits soit par l’auteur lui-même soit par le biais d’un traducteur. D’une manière générale, malgré les éventuelles altérations de sens qui pourraient venir des traductions successives des langues togolaises en français, cette partie s’attache avec force de précisions et de détails à rester fidèle aux témoignages des femmes.

Le deuxième chapitre correspond à la description d’un exercice de « maïeutique » collective, la science de l’« accouchement des vérités » inventée par Socrate. Elle est essentiellement imaginaire, puisse qu’aucune des femmes dans ce livre n’a le bagage intellectuel nécessaire pour initier une telle entreprise. Malgré que certaines parlaient le mina, la barrière de langue, entre elles, ne facilite pas de tels échanges. La scène de la thérapie collective est le fruit de l’imagination de l’auteur. Si ce chapitre plonge ses racines dans l’antique philosophie grecque, c’est dans les techniques modernes de psychothérapie développées à la suite de Freud que l’auteur essayer d’exorciser les tourments internes de ces femmes sur le gril.