Siège social: Camp Romain 6
1300 Wavre (Belgique)

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ESPACE MEMBRES

Carte Togo

PROLOGUE

Des funambules en équilibre fragile sur la corde raide de la vie. Des silhouettes d’ombres en voltige sur des poussières de temps volages. Des destins écrasés entre l’enclume des traditions inertes et le marteau de la précarité sociale. Les cernes défigurés par la chaleur, les rides accentuées par l’âge et la rudesse d’une vie paysanne passée à ensemencer, à labourer et à bichonner la terre. Une vie monotone entrecoupée par l’enchaînement successif de saisons sèches et pluvieuses. Vu de l’extérieur, la vie rurale reflète tous les accents d’une vie lyrique, une vie de poésie où l’humus de la sueur dessine des sillons sur des visages rougis par l’effort. Le travail de la terre devient vite un travail de forçat quand l’agriculture de subsistance est pratiquée avec des outils rudimentaires. Des muscles fermes, des paumes couvertes d’ampoules et la douleur de vivre… La sueur de l’effort irrigue le sol brun des champs de sa fertilité naturelle. On y respire toute la chlorophylle de ses feuilles en prenant une bouffée d’oxygène pendant qu’on promène ses narines dans les hectares de céréales. Rien ne semble désaltérer la soif d’étendre son empire champêtre vers l’horizon lointain. La solidarité entre paysans, les greniers pleins à rebord et le chant des moineaux au faîte des épis de maïs en fleurs. L’insouciance et la légèreté de l’art de vivre avec le minimum, les subtilités culinaires et les recettes à trois sous qui affolent les papilles. Des dabas perchées sur des épaules d’hommes et des fagots de bois sur la tête des femmes au coucher du soleil. Ils s‘en vont rejoindre leurs maisons en terre battue à la toiture de paille nichées sous les grands baobabs. Le vacarme des enfants jouant à cache-cache va bientôt étouffer la symphonie des champs. Les dernières ombres allongées se faufilent entre les tiges de mil et se perdent dans les parcelles. Le jour peu à peu s’éclipse pour laisser l’estrade à un concert de crissements de cigales en chaleur. Dans ce décor de nature-morte, les femmes apportent une nuance de couleurs qui jure avec le manque de panache des éléments. Elles couvent les champs, bercent les hommes, entretiennent la maisonnée et remplissent le temps. Mais le village est enrobé dans un temps-mort qui s’écoule, parfois en cascade, souvent en bloc. L’ennui s’installe dans les raideurs des instants fugaces où couchés dans de sombres vestibules, les hommes se reposent sur des nattes. Pour échapper à la pesanteur du temps, ils s’abritent sous l’ombrelle convexe et protectrice des femmes, sous les latitudes paradisiaques des tropiques. Elles sont au four et au moulin, déchirées entre leurs casquettes d’épouses et celles de mères. Pour ceux et celles dont ces décors d’une beauté intemporelle, ont meublé la scène de leur vie quotidienne depuis la naissance, il est difficile de s’en éloigner définitivement. Tous les quatre éléments de la matière y sont réunis : la terre, le grand air, l’eau et les enfants qui jouent à allumer des feux de brousse. Il y a soi, tous ceux qu’on aime et des pépinières d’espoir à perte de vue qui ne demandent qu’à être fécondées. Face à ce trop-plein de bonheur, les mirages et les infrastructures de la ville semblent à certains égards bien dérisoires. Et pourtant…

Derrière une porte métallique à vitre fumée, légèrement ouverte, quelques voix de femmes bourdonnaient dans le crépuscule frais et sec de Sokodé. Le couloir désert du Bloc Opératoire s’enflammait et s’éteignait au rythme des éclats de rire et des creux de silences. Elles se racontaient leurs histoires, leurs enfants, leurs hommes, leurs villages, leurs chaumières et leurs expériences au Centre Hospitalier Régional (CHR) de Sokodé. Pour la plupart, elles étaient là depuis bientôt un mois. Le mal du village commençait par se faire sentir. Certaines ne boudaient pas leur plaisir de profiter des commodités de la vie urbaine alors que d’autres la tempéraient. Sans doute, les premières pensaient-elles au train-train quotidien de la vie à la ferme, privée d’électricité et parfois même d’eau potable. Ici, elles avaient l’eau à portée de robinet et un lavabo dont elles ne savaient pas vraiment s’en servir. Indéniablement, elles avaient pris goût au confort de cette vie urbaine qui incite beaucoup de villageois à l’exode rural. Et pourtant cette vie dans les draps douillets de l’hôpital était d’un confort relativement basique : un lit sans oreillers ni traversins, une chambre en dur certes et la lumière terne des ampoules au néon. De plus, elles s’étaient accoutumées à cette oisiveté flemmarde que seule la convalescence savait instiller. Des journées entières agrafées au lit, à se délecter du sommeil- réparateur avec une armée de médecins aux petits soins. La vie au village est généralement très rude quand on fait abstraction de ses décors bucoliques. Elles n’avaient pourtant connu que cela, donc fatalement elle leur manquait à toutes, à des proportions différentes. Le village représentait pour elles la vie réelle : la reprise des corvées d’eau, des tâches ménagères et des travaux champêtres... Les plus enthousiastes à l’idée du retour avaient déjà bouclé leurs affaires depuis la veille et les autres remettaient le pliage des pagnes au plus tard possible. Elles le feront in extrémis, car le départ de l’hôpital est prévu pour le lendemain à la première heure. Qu’elles le voulaient ou non, cette petite escapade urbaine était belle et bien finie. Le retour à la vie réelle était proche. Ce séjour était certainement l’un des plus importants de leurs vies, sa fin avait le goût amer d’un retour vers le passé aux faux airs de nouveau départ. Et pour cause, secrètement elles rêvaient toutes de retourner dans leurs communautés pour prendre leur revanche sur ceux et celles qui s’étaient moqués d’elles pendant que, mises au banc de la société, elles souffraient le martyre. Elles diront sans doute à leurs ex-détracteurs qu’elles ont triomphé de leurs préjugés et de leurs railleries imbéciles. Elles avaient été sauvées des griffes des fistules obstétricales ! Elles diront : « Je ne me pisse plus dessus. Voyez, je suis redevenue normale ! ». Mais seulement, redevient-on normal après avoir aussi longtemps souffert d’exclusion sociale ? La foi en l’humain pouvait se retrouver ébranlée au regard des traitements stigmatisant que la société pouvait infliger à ses membres jugés défaillants. Cette expérience malheureuse laissera sans doute des séquelles sociales durables. Il faudra, à coup sûr, réapprendre le goût de la normalité, baisser la garde et réapprendre à avoir des rapports simples avec les autres.

Le soir même, l’administrateur de l’ONG SSD mit fin à leur attente. Après les avoir toutes réunies, il remit une enveloppe de quelques dizaines de milliers de francs CFA à chacune d’elles pour payer leur ticket-retour dans leurs localités d’origine. Il y en avait assez pour payer le voyage et de quoi vivre les premières semaines. À l’appel de son nom, chaque femme s’avançait vers le responsable pour retirer son enveloppe : « Votre séjour ici tire à sa fin, demain vous regagnerez vos villages et réintégrerez vos familles, au nom de l’ONG, de ses partenaires et en mon nom propre, nous vous souhaitons un bon retour, concluait-il à chaque fois ». Ce à quoi, elles répondaient d’un timide « merci ». « Merci de nous avoir restitué notre dignité et nos vies » devaient- elles penser. Après les échanges d’amabilité, l’atmosphère s’étant détendue d’un cran, le responsable de l’ONG lança sa dernière recommandation : « À présent, vous êtes devenues les ambassadrices de la lutte contre les fistules dans vos communautés. Parlez de ce qu’on a fait pour vous dans votre voisinage afin que d’autres femmes malades puissent en bénéficier ». Dans ce type de campagne, les organisateurs misent beaucoup sur l’effet boule de neige que va provoquer la guérison de ces femmes sur le recensement lors des prochaines campagnes de dépistages. Elles acquiescèrent pour ces adieux sans déchirure et sans larmes en promettant de porter le message. Une photo souvenir fut prise pour immortaliser l’instant. Pour la beauté de la photo d’adieu, il fallait montrer des sourires de circonstance, ce qui n’était pas gagné d’avance. En simulation de sourires, certaines étaient plus inspirées que d’autres, car il faut dire qu’avec les parcours qui ont été les leurs, on ne pouvait leur reprocher de ne pas avoir le sourire ostentatoire. Cependant, l’une d’elle était loin d’avoir perdu tout sens de l’humour. Elle interpella le président de l’ONG en dénouant son pagne : « Regardez par ici ! Je peux à nouveau mettre un pantalon, en esquissant quelques pas de danse. Ce qui ne lui était plus arrivé depuis plus de dix ans, ajouta-t-elle ». Elle portait un pantalon noir en nylon sous un pagne bleu à motif floral chatoyant.

Entraînant par contagion l’une de ses compagnonnes d’infortune à enchaîner avec une autre blague : « Fini avec les couches, les chiffons et les plastiques ! Bientôt les minijupes et les collants, dit-elle en arborant un large sourire pudique ». Ensuite tout le petit monde éclata de rires. Cette petite dose d’émotion se transforma en deux grosses gouttes de larmes qui déchirèrent les joues de cette dernière. Elle pleura un ruisseau de larmes de joie. Hormis l’une d’elle qui avait des traits d’adolescente, ces femmes avaient toutes passé l’âge de jouer les coquettes. Et pourtant, elles se sentaient comme envahies par une seconde jeunesse, une nouvelle adolescence. Une fois n’est pas coutume, l’histoire se terminait par un happy end.

Le fou rire de ces femmes fut le seul brin de soleil qui resplendissait dans le bloc opératoire ultramoderne qui jouxte la maternité du Centre Hospitalier Régional (CHR) de Sokodé ce soir-là. De construction récente, le financement de cette extension a été octroyé par un organisme belge. Quelques semaines plutôt, l‘UNFPA a doté le bloc d’un groupe électrogène pour le mettre à l’abri des délestages. Intempestivement des cris de parturientes venaient déchirer le silence qui colorait les allées en blanc et bleu ciel, aux couleurs de l’organisation qui gère les lieux. Des cris aussitôt relayés par des encouragements ou des coups de becs des accoucheuses. Le cycle de la vie se perpétuait ainsi au rythme alternatif des peines de mères et des premiers cris de nouveau-nés.

Dans la grande salle de prise en charge post-opératoire, où les patientes passaient le clair de leurs journées en soins intensifs, le médecin de garde faisait sa petite ronde habituelle pour vérifier le niveau du sérum branché sur le bras gauche de la vieille dame étendue sur le lit dans l’angle. Il y avait là sept patientes en convalescence. La pauvre vieille était sortie du bloc opératoire le soir même, où elle avait subi une longue intervention chirurgicale. Le médecin rejoignit ensuite un petit groupe de femmes qui dévoraient passionnément, depuis plusieurs heures, une télé novelas sud-américaine, les yeux rivés sur l’écran de l’ordinateur personnel de ce dernier. Les femmes, indépendamment de leur milieu social, raffolent de ces feuilletons à l’eau-de-rose dont l’intrigue était souvent cousue de fil blanc. Le scénario, comme presque toujours identique, portait sur une histoire d’amour au préalable impossible entre de jeunes gens de milieux sociaux différents. Ensuite… sans doute ils braveront les obstacles pour l’imposer à tous, et fin de l’histoire. C’est toujours la même histoire, un éternel recommencement, seuls les acteurs qui changent. L’amour, faut-il le noter, est l’ingrédient miracle de la recette du succès de ces feuilletons populaires. L’intérêt pour la télé novelas ne pouvait qu’être décuplé chez les spectatrices du soir, toutes des femmes issues de milieux ruraux où l’on continue de s’éclairer avec des lampes à pétrole. Dans ces milieux, seuls quelques rares privilégiés disposent de postes téléviseurs alimentés parfois avec des groupes électrogènes. Souvent absorbées par les tâches ménagères et les obligations conjugales, les femmes ne pouvaient simplement pas se taper des kilomètres à pieds pour suivre un feuilleton. Alors l’occasion faisant le larron, elles en profitaient allègrement.

Dans la chambre d’à-côté, on préférait de loin passer ses dernières heures à l’hôpital entre ‘’copines’’. Mais difficile de prendre langue avec une personne qui ne parle pas un même dialecte que vous. La petite salle de garde des malades ressemblait à une véritable auberge espagnole où différentes langues provenant des quatre coins du pays résonnaient et s’accordaient symphoniquement. Il y avait là une Kotokoli étendue sur son lit à tripoter son téléphone, une Akposso en discussion avec une Kabyè en éwé et, une Ewé et une Tchokossi qui se regardaient sans mot dire. Cela donnait l’impression d’un Togo en miniature où des représentants de chacune des cinq régions du pays cohabitaient harmonieusement. Les unes croyaient voir le reflet de leurs vicissitudes dans le miroir que leur renvoyaient les regards pleins d’empathie des autres. Instinctivement, des amitiés et des liens de solidarité se sont ainsi noués. De cette solidarité éphémère des ébranlées qu’elles construisaient autour d’une identité de circonstance, d’une souffrance partagée, la conscience d’un même destin était née. Marquées à vif par les stigmates de cette horrible maladie et ses meurtrissures on a tendance à se replier sur soi, mais pouvoir parler à des gens qui ont vécu la même expérience a potentiellement un pouvoir désinhibant. Le plus dur était de se savoir en face du bon interlocuteur et de ne pas pouvoir lui parler. La barrière de la langue ne résista pas longtemps à l’envie du partage ; alors par mime, par signes on se parla. Un drôle de langage sans mot s’est alors établi… Rien ne se dit, un simple geste, un sourire, un « hum ! » suffit à briser la glace. Pour la première fois certaines fendaient l’armure, se racontaient et laissaient les autres entrer dans leurs histoires personnelles pour mieux se projeter dans celles des autres.

Il y avait là six femmes que les épreuves de la vie avaient réunies, six femmes qui s’apprêtaient à rentrer dans leurs foyers le lendemain après trois semaines de soins. Elles s’en allaient rejoindre un mari, des enfants, des parents avec plus ou moins d’empressement, ou s’en allaient rejoindre personne. Elles s’en allaient reprendre le cours d’une vie laissée en jachère ou retourner dans une maison vide qui les enfermera sans doute dans la solitude et le désert de leurs existences. Intimement, elles avaient le sentiment que cette dernière nuit à Sokodé avait un parfum spécial, ce devait être la nuit de l’inventaire d’une vie d’une tiédeur parfois désarmante. Si l’expérience qu’elles avaient vécue à Sokodé avait le mérite d’être une parenthèse revigorante dans une existence en dents de scie, il était temps de tirer les conseils qu’on fait porter aux nuits. Elles s’éveillèrent pour la première fois à la conscience d’elles-mêmes, de leur libre-arbitre dans les orientations qu’il fallait donner à leurs vies. Des papillons fragiles et libres de voguer à contre-courant, à contre-sens de la direction indiquée par les panneaux de signalisations traditionnelles.

D’abord, cette opération gracieusement offerte était un billet-retour, un aller-simple vers la société, la famille et la vie réelle. Une société qui les a parfois violemment renvoyées aux marges, mises à l’écart parce que malades. La guérison était une belle revanche sur les mauvaises langues. Un chèque en blanc venait de leur être délivré pour tourner les pages noires de leurs misères de vie. Et c’est quoi le bonheur si ce n’est une page blanche d’insouciance, un verre à moitié plein, un possible imparfait, une promesse irréaliste d’un meilleur devenir, un optimisme naïf, une foi inaltérable en son devenir ? Il faut avoir foi en l’avenir pour être heureuse, se dirent-elles. Tout le monde a droit au bonheur ! C’est tout le mal qu’on puisse se souhaiter.

Même sans pouvoir toutes se comprendre, elles décidèrent de faire enfin connaissances. De se raconter les unes aux autres dans une espèce de thérapie collective semblable à ce qui se fait avec les addictions aux stupéfiants ou narcotiques. Cela à travers un groupe de parole qu’on pourrait baptiser : les fistuleuses anonymes. Elles entreprenaient le chantier de cette thérapie de groupe sans thérapeute, mais ce petit ensemble de braves femmes croyait au pouvoir thérapeutique des mots, celui de la catharsis. Grâce aux interactions entre les membres du groupe, on pouvait se passer, dans ces circonstances, de thérapeute dont le rôle se résume en la matière à juste encourager les échanges et à les diriger. Dans ce processus inédit, elles ont tout misé sur les vertus de la confession. Mêmes dépourvus de molécules, les mots suffisaient à exorciser les maux et les tourments de l’âme. La plus âgée des femmes, c’est ainsi dans les sociétés gérontocrates, se chargea de diriger les échanges et de distribuer la parole.

Chacune assise sur son lit, les jambes allongées, dos au mur, les bras croisés pour certaines et les yeux fixant le regard des autres. L’une des anonymes leva l’index droit vers le ciel. La doyenne lui donna son approbation de la tête. Elle racla sa gorge et leva le voile : « je commence, susurra-t-elle ». Dès qu’elle empoigna la parole, elle cessa d’être une anonyme aux autres, elle cessa d’être une inconnue qui rase les murs blancs de l’hôpital.